mounir fatmi
   
   
 


4.
 
Coma Manifesto
 
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Writings
 
• Lettre à Jane
• The World as it is
• Le Blasphème, rire ou pleurer
• La Liberté d'offenser
• History is not mine
• The Big Electric Chair
• My father has lost his teeth
• Non et Prénom
• Artworks? Say no more!
• The ghetto is in your mind
• The pretext
La Liberté d'offenser | L’enjeu n’est pas l’islam mais la liberté d’offenser
 
  • fatmi mounir, Kyrou Ariel, 11 janvier: l'enjeu est la liberté d'offenser, et rien d'autre, Libération, May 14th, 2015, p.18.

 

 

Emmanuel Todd est un pompier pyromane.

Côté pile, il pose une question juste : Qui est Charlie ? Son enquête sociologique à la va-vite ne fait pas de son livre « un classique de la littérature politique » comme il s’en félicite au Grand Journal de Canal Plus. Mais elle dévoile un feu qui couve, dont la surreprésentation « des classes moyennes supérieures » dans les manifestations du 11 janvier dernier est un signe sans équivoque.

Côté face, plutôt que de prendre sa lance à incendie, ce brillant manipulateur médiatique souffle sur les braises d’un conflit de société ; ou plutôt si l’on suit ses analyses, sur celles d’une guerre de religion entre les possédants ayant battu le pavé, d’origine catholique mal assumée sous couvert de laïcité, et les damnés des banlieues, quant à eux réduits à cette « religion des faibles » que serait l’islam.

A « l’imposture » d’un Valls réduisant l’événement à une « communion nationale », Todd répond par l’imposture d’une guerre de civilisations. Ainsi rejoint-il les propos d’un Sarkozy ou d’un Eric Zemmour qui, dans sa chronique matinale du 20 janvier sur RTL, stigmatisait un « affrontement de sacré et de valeurs ».

S’interroger sur l’origine sociale, religieuse, géographique et ethnique des personnes présentes à un événement sans récurrence, de l’ordre de la cérémonie d’enterrement, a quelque chose de troublant. Mais il y a plus grave : sa « sociologie d’une crise religieuse » a rendu Todd aveugle à la multitude. A la réalité multiple et contradictoire de ce mélange d’êtres singuliers réunis pour un dernier hommage aux caricaturistes de Charlie le 7 puis le 11 janvier. Certains y ont chanté la Marseillaise. D’autres, marchant à leurs côtés, les ont au contraire menacés – en riant – de brûler leurs drapeaux tricolores s’ils continuaient par leurs chants à injurier l’antinationalisme viscéral des Cabu, Charb et autres Tignous. Qu’il y ait eu récupération politique, personne n’en doute. Sauf que l’enjeu, pour la plupart des manifestants, n’était ni de renforcer la communauté nationale selon les lubies de Manuel Valls ni de cracher sur l’islam en clamant « le devoir de caricaturer Mahomet » comme l’affirme Emmanuel Todd. Ceux qui saluaient les disparus n’avaient qu’un vague point commun : la revendication d’une liberté aux contours flous. Certains défendaient le droit d’offenser. D’autres racontaient par leur présence qu’ils acceptaient d’être eux-mêmes offensés.

Lorsqu’il réduit les manifestants à une masse gouvernée à l’insu de son plein gré par le « catholicisme zombie » et parle de l’islam comme une vérité unique, c’est bien cette liberté d’offenser que l’essayiste récuse. Or il n’y a pas de démocratie sans offenses de toutes sortes, volontaires ou involontaires, et s’opposant les unes aux autres.

Dans Ceci n’est pas un blasphème, nous décrivons l’une des cartes postales les plus populaires en Iran : elle met en scène le portrait du prophète Mahomet jeune, avant la révélation, en éphèbe coiffé d’un turban avec un sourire désarmant et une épaule dénudée. L’image ayant servi à cette carte, existant sous de multiples versions depuis des décennies, a été réalisée autour de 1905 à Tunis par Lehnert, photographe à l’esthétique exotico-coloniale dont les clichés d’adolescentes et d’adolescents arabes concrétisaient les fantasmes érotiques. Cette anecdote montre la multiplicité des rapports à l’image de l’islam, en particulier entre chiites et sunnites. Mais au-delà, elle souligne la stupidité dangereuse d’une réduction systématique des conflits de l’époque à une hypothétique guerre de civilisations.

Quitte à assumer sa subjectivité, ne serait-il pas plus pertinent, plus juste aussi, de soutenir les luttes pour la liberté qui partout dans le monde se jouent au cœur de toutes les « civilisations » ? Liberté de l’hérétique contre les dogmes voulant imposer leurs oukases jusque dans nos lits. Liberté du créateur contre les censeurs. Liberté du « graffiteur » à détourner la publicité pour une luxueuse automobile qui l’agresse sur le quai de son RER de banlieue. Liberté de l’athée, du mystique libertaire ou du chrétien progressiste contre le retour « pour tous » de l’obscurantisme catholique. Liberté du croyant musulman qui ne se retrouve pas dans le totalitarisme rétrograde des sunnites d’obédience salafiste prônant une obéissance littéral au Coran et aux plus absolutistes des docteurs de la foi. Ou encore liberté de tous à rejeter, à critiquer voire à caricaturer la laïcité lorsqu’elle se transforme en religion nationaliste.

Ariel Kyrou, mounir fatmi

Ariel Kyrou et mounir fatmi sont les auteurs de Ceci n’est pas un blasphème, La trahison des images : des caricatures de Mahomet à l’hypercapitalisme (Inculte / Dernière Marge / Actes Sud, mai 2015).

 

Emmanuel Todd is a firefighter indulging in arson.

On one hand, he asks a relevant question: who is Charlie? While his half-baked sociological study doesn’t make his book a “classic of political literature”, as he claimed on a popular French TV talk show, it does however shed light on an underlying problem that was clearly demonstrated by the over-representation of the upper middle class in the protest marches of 11 January 2015.

On the other hand, rather than to pick up a fire hose, this brilliant and media-friendly manipulator fans the flames of a social conflict; or rather, according to his analysis, the flames of a war of religion between the privileged who took to the streets, a population uncomfortable with its catholic origins steeped in secularism, and the poor souls from the disadvantaged “banlieues”, reduced to their “religion of the weak”, namely Islam.

To Prime Minister Valls’ “imposture” comparing the marches to a “national communion”, Todd opposes the imposture of a clash of civilizations. He thus joins the sentiments of former French president Nicolas Sarkozy and right-wing essayist Eric Zemmour who stigmatized on morning radio a “clash of the sacred and of values.”

To wonder about the social, religious, geographic and ethnic origins of people present at a one-off event akin to a funeral ceremony is slightly troubling in itself. But there is worse: his “sociology of a religious crisis” made Todd blind to the multitude. To the multiple and contradictory mix of singular individuals gathered together in an homage to the Charlie Hebdo caricaturists on the 7th and the 11th of January. Some sung the French national anthem. Others, marching at their side, jokingly threatened to burn their flags if they kept insulting the radical anti-nationalism of cartoonists Cabu, Charb or Tighous with their singing. There can be no doubt that the message was blurred by political motivations. But the objective, for the vast majority of the protesters, wasn’t to reinforce the national community on Manuel Valls’ whim, nor to spit on Islam and claim the “duty to caricature Muhammad”, as says Emmanuel Todd. Those who honored the deceased only had one vague thing in common: claiming a loosely defined right to freedom. Some defended the right to offend. Others, through their sheer presence, indicated that they accepted to be offended.

When he reduces the protesters to a thoughtless mass governed by “zombie Catholicism” and speaks of Islam as a single unified truth, it’s precisely that freedom to offend that the essayist rejects. Yet there can be no democracy without offenses of all sorts, voluntary or involuntary, conflicting with one another.

In “This is not Blasphemy”, we describe one of the most popular postcards in Iran: it shows a portrait of prophet Muhammad, before the Revelation, as a young Adonis wearing a turban, with a disarming smile and a bear shoulder. The image used for this postcard, which exists in multiple versions created over many decades, was shot around 1905 in Tunis by Lehnert, a photographer who applied an exotic-colonialist esthetic to his pictures of young Arab men and women corresponding to Western erotic fantasies. This anecdote shows the multiplicity of Islam’s relation to images, in particular between Sunni and Shia. But beyond that, it highlights the dangerous stupidity of systematically reducing the conflicts of our times to supposed clashes of civilizations.

Wouldn’t it be more relevant, as well as more correct, to assume one’s subjectivity and support the struggles for freedom that are at play in every “civilization” around the world? The freedom of the heretic against dogma that wants to apply its dictates right into our beds. The freedom of creators against censors. The freedom of a street artist to twist an ad for a luxury car that offends him on the platform of his suburban train. The freedom of the atheist, the mystical libertarian or the progressive Christian against the return of the “same for all” ideology of Catholic obscurantism. The freedom of the Muslim believer who doesn’t feel represented by the backward totalitarianism of salafist Sunnis who commend literal obedience to the Koran and to the most absolutist doctors of faith. Finally, the freedom to reject, criticize and even caricature secularism when it is turned into a nationalist religion.

 

 

Ariel Kyrou, mounir fatmi

Ariel Kyrou and mounir fatmi are the authors of “Ceci n’est pas un blasphème, La trahison des images : des caricatures de Mahomet à l’hypercapitalisme” (“This is not Blasphemy, the Betrayal of Images: from the Caricatures of Muhammad to hyper-capitalism”) (Inculte / Dernière Marge / Actes Sud, May 2015).