mounir fatmi
   
   
 


4.
 
Coma Manifesto
 
• indications
• mise en garde
• précautions
• posologie
• effets indésirables
• remarques
• avis important
 
Writings
 
• Lettre à Jane
• The World as it is
• Le Blasphème, rire ou pleurer
• La Liberté d'offenser
• History is not mine
• The Big Electric Chair
• My father has lost his teeth
• Non et Prénom
• Artworks? Say no more!
• The ghetto is in your mind
• The pretext
Les Oeuvres? N'en parlons plus! | Artworks? Say no more!
 
  • Ghosting, 2009, VHS, tapes, copy machines, video, sentence painted in black mate acrylic.
    Exhibition view of The spectacle of the everyday, Xth Lyon Biennial, 2009, Lyon.

 

Preface de Ghosting par Thierry Raspail, publication 2011.

Ghosting book foreword by Thierry Raspail, 2011.    

J’imagine que vous vous en doutez, que répondre à cette question est difficile presque impossible. Pourquoi s’inscrire quelque part dans un courant artistique ou un autre. « Modernité des Lumières », « Discours esthétique à l’européenne », « Mouvement culturaliste - Cultural Studies » « Subalternisme indien » ?

On peut imaginer mon travail et plus précisément l’installation « Ghosting » dans presque tous ces mouvements. C’est vrai que les mouvements et les concepts peuvent fonctionner parfois comme des clefs pour ouvrir certaines portes. Cela peut aider à la compréhension de l’œuvre, et surtout à construire une idée de « l’histoire de l’art ». Mais on sait très bien que cela sert plus une idée de théorie et que la création artistique a besoin plutôt de prétexte que de Théorie. Oui, je pense que l’art est un « prétexte » et il a besoin de tellement de prétextes pour exister. L’art est le meilleur prétexte pour parler de l’art. L’art est le meilleur prétexte pour parler de politique, de problèmes sociaux, de religion, d’économie, etc.

Peut-être qu’on ne doit plus parler de l’« Histoire de l’art », mais de l’« Histoire des prétextes artistiques », ça sera plus juste. Ainsi on peut utiliser tous les mouvements artistiques comme une sorte d’alphabet pour écrire d’autres histoires. C’est toute la boîte à outils qui m’intéresse avec tout ce qu’elle contient et non pas juste une clef. Il y a aussi le risque de s’inscrire dans un discours esthétique qui est une réflexion sur l’art et de l’utiliser pour créer d’autres œuvres d’art. Cela peut devenir rapidement stérile, voir anthropophage.

J’avais commencé il y a quelques années une discussion avec mon amie la critique d’art Michèle Cohen Hadria, sous le prétexte du titre « les œuvres ? N’en parlons plus ». Michèle Cohen devait écrire un texte sur mon travail dans un catalogue. On a commencé alors notre travail par un premier rendez-vous téléphonique, ce qui nous a amené à traiter de différents courants et concepts artistiques. Alors je me suis rendu compte que l’écriture d’un « texte critique » nécessite obligatoirement l’utilisation des discours et concepts esthétiques. C’est là où la question s’est posée d’elle-même : et si ces concepts ne sont plus valables, pourquoi écrire encore sur une œuvre d’art ? Pourquoi continuer ? Pourquoi ne pas mettre en doute tout nos concepts et nos créations ? Ma demande était : chère Michèle, surtout n’écris pas sur mes œuvres. C’est sur ce doute qu’il faut écrire, c’est peut-être, à partir de ce doute qu’il faut tout recommencer.

Finalement, si je dois répondre à votre question je dirais que j’appartiens au courant du doute, du prétexte, d’un Recommencement permanent. Ce sont ces raisons qui me poussent encore à faire mon travail.

J’aimerai bien vous introduire ici un extrait de la réponse de Michèle Cohen Hadria.

Se voir demander par un artiste de ne pas traiter de ses œuvres dans un texte de catalogue représente pour moi une interruption qui n’est pas insignifiante. Même si je sais qu’il a été très contesté, j’ai toujours apprécié chez Clement Greenberg sa façon de rester toujours au plus près des œuvres. Car dans une œuvre rien n’est jamais là par hasard. L’art possède son économie, il n’a pas de dépense inconsidérée, jamais de surplus, rien n’y est un accident ou alors l’artiste mettra à profit tout élément aléatoire. Donc la question de la pratique m’intéresse et je crois que rester au plus près du corps vital de la chose, de l’œuvre procure une sorte de garantie. Lors de notre conversation téléphonique, tu me disais au contraire que les œuvres te semblent désormais répondre à une équation équivalente à n’importe quelle autre. Cela m’a fait comprendre qu’il y avait chez toi une défection. Un peu comme si l’œuvre était une bombe, un explosif intéressant, mais qui soudain ne représenterait plus pour toi qu’un dispositif…

mounir fatmi, Paris 2010

 

 

As you can probably imagine, answering this question is difficult, if not impossible. Why decide to belong to one or another artistic current? “Enlightened modernity”, “European-style esthetic discourse”, “Culturalist movement – Cultural Studies”, “Indian Sub-alternism”…?

You could place my work, and specifically the “Ghosting” installation, in nearly any of these movements. Granted, movements and concepts can sometimes serve as keys to open certain door. They can help understand a work of art and contribute to creating an idea of “art history”. But we know full well that all this mostly serves theoretical ideas, and that artistic creation needs pretext rather than theory. Yes, I believe art is a “pretext” and that it requires many pretexts in order to exist. Art is the best pretext to talk about art. Art is the best pretext to talk about politics, social issues, religion, economics, etc.

Maybe we should no longer speak of “Art history” but of the “History of artistic pretexts” instead, it would be more accurate. Artistic movements could then be used as a sort of alphabet to write other histories. The whole toolbox is what I’m interested in, with everything it contains, not just one single key. The risk also exists of being part of an esthetic discourse that is a reflection upon art and of using it to create other works of art. This can quickly become sterile, if not cannibalistic.

A few years ago, I had begun a discussion with my friend the art critic Michèle Cohen Hadria, under the pretext of the title “Artworks? Say no more”. Michèle Cohen was to write a text on my work for a catalogue. We started with a phone conversation that led us to touch upon several artistic movements and concepts. That’s when I realized that writing a “critical text” necessarily required resorting to esthetic discourses and concepts. So the question rose up naturally: if these concepts are no longer valid, why still bother to write about artworks? Why continue? Why not cast doubt on all of our concepts and creations? My request was: dear Michèle, please don’t write about my artworks. It’s about that doubt that you should write. Maybe it’s based on that doubt that we should start over.

Ultimately, if I must answer your question, I would say that I belong to the current of doubt, of pretext, of a continuous renewal. These are the reasons that drive me to continue doing my work.

I would like to introduce here an excerpt from Michèle Cohen Hardia’s answer.

To be asked by an artist not to talk about his work in a text for a catalogue represents an interruption that is quite significant to me. Even though I know he is very controversial, I have always appreciated in Clement Greenberg the way he stays as close as possible to his works. Because in a work of art, nothing is ever an accident. Art has its own economics, it doesn’t spend inconsiderately, nothing is ever in excess, nothing is an accident, and if it is, the artist will take advantage of any element of randomness. So the question of practice interests me and I think that staying as close as possible to the vital body of the work provides a type of guarantee. During our phone conversation, you told me that on the contrary artworks seem to you to answer an equation equivalent to any other. This made me understand that there was a defection in you. Almost as if the work was a bomb, an interesting explosive, but which suddenly only represented a device to you…

 

 

 

mounir fatmi, Paris 2010