mounir fatmi
   
   
 
5.
 
Critics
 
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Interviews
 
• Ma Zhong Yi
• Régis Durand & Barbara Polla
• Véronique Rieffel
• Oscar Gomez Poviña
• Jérôme Sans
• Axelle Blanc
• Michèle Cohen Hadria
• Nicole Brenez
• Christophe Gallois
Ma Zhong Yi
 
  • Exhibition views from Walking on the light, CCC, Tours, 2014

 
Conversation réalisée pour Almanach SOLDES, ©Soldes - Art Kiosque, 2015
Conversation conducted for Almanach SOLDES, ©Soldes - Art Kiosque, 2015  

Propos recueillis par Ma Zhong Yi

mounir fatmi : Vous Ma Zhong Yi, vous êtes né en Chine où tout était écrit pour vous. Vous alliez avoir une certaine vie, selon un scénario donné... Et à un moment, vous avez dit non, je ne le jouerai pas comme ça. C’est comme pour les grands acteurs de cinéma : on leur donne une réplique dans un scénario. Marlon Brando dirait : «je ne joue pas comme ça, je vais jouer à ma manière.» Il sort alors du scénario et il crée un truc qui devient une scène culte. C’est au moment où on décide de sortir du scénario qui est écrit pour soi, que la question de «l’autre» apparaît. J’ai pris conscience de cela très petit, je me suis demandé : « qu’est-ce que je peux faire pour ne pas être moi-même.» Par exemple, mon frère n’aimait pas certains légumes et ça me fascinait, je ne comprenais pas pourquoi il ne les aimait pas alors que moi je mangeais de tout.??

Ma Zhong Yi : Justement, à propos de votre jeunesse, comment avez-vous réagi à ce scénario écrit pour vous ??
MF : Au Maroc, j’ai vécu jusqu’à mes quatre ans à Tanger, ensuite à Casablanca, puis à 17 ans je suis arrivé à Rome. C’est là que j’ai pu radicalement changer mon scénario. J’avais déjà un projet en tête, je voulais faire de la création, je voyais ce qui manquait au Maroc.  Je me demandais toujours pourquoi on ne changeait pas ceci ou cela, pourquoi on ne trouvait pas d’autres solutions. J’avais l’impression que les gens vivaient avec fatalité, comme s’ils obéissaient à un rôle… Il n’y avait personne dans le groupe qui proposait de changer les choses. La première chose, c’était qu’il fallait sortir du groupe. Vers l’âge de seize, dix-sept ans, quand je disais à mes amis d’enfance que je voulais faire le métier d’artiste, ils rigolaient et me disaient «mais tu te prends pour qui ?» Je ne percevais pas les murs qu’ils voyaient. On fait partie du grand scénario du monde, de son système économique, son éthique, sa religion. Mais là où l’humain devient, selon moi, plus intéressant qu’un animal évolué, c’est quand il crée lui-même ses propres scénarios. Lorsqu’une personne a dit «nous pouvons aller sur la lune», tout le monde lui a ri au nez et quelques années plus tard, aller sur la lune est devenu une réalité. ?Aujourd’hui ce qui nous semble irréel, ce sont les scénarios qui nous disent qu’on peut tous être «connectés». L’information qu’avant on cherchait et que l’on ne trouvait pas, eh bien, elle est désormais sur Internet. Mais le problème devient l’intégration de la machine : comment avoir tout ça dans la tête, comment avoir tout ça dans le corps ? C’est ça le changement ! Ces informations restent pour l’instant dans une espèce de nuage et on a peur de s’y connecter parce qu’on a peur de devenir des machines. Mais non, on va changer ; on a déjà changé.??

MZY : Pouvez-vous parler de votre passage de la peinture à ce grand terrain qu’est la sociologie ??
MF : J’ai commencé par faire de la peinture au Maroc, jusqu’au moment où j’ai eu le prix de la Biennale de la jeune peinture et je me suis posé cette question : pour qui est-ce que je fais cette peinture, où est le public? C’était pour la bourgeoisie marocaine qui voulait décorer ses salons avec des peintures d’un nouvel artiste. Il n’y avait pas de vrai public, parce que il n’y avait pas de musée, pas de champ culturel ni de plateforme où le public puisse regarder mon travail. J’ai alors décidé d’aller trouver le public, de « trouver l’autre ». Ma première idée a été d’effacer ma peinture. Je rencontrais un public, une personne, un ami ou une connaissance du quartier, et je lui montrais une peinture. Il devenait alors le témoin de cette peinture, mon propre public, et je lui disais qu’il serait le seul, le dernier à voir ma peinture et que bientôt la peinture serait effacée par des couches de blanc. La personne était alors associée à la peinture, peinte, vue, effacée. La peinture a disparu mais j’ai photographié la personne qui l’a vue et la peinture que les autres n’ont pas vue. J’ai créé cette rareté de voir. Si vous ne voyez pas, il faut vous demander pourquoi : c’est parce qu’il n’y a pas de champ culturel, parce que le ministère culturel ne sert à rien.

MZY : Vous provoquiez et composiez ce cheminement des questions aux réponses...?
MF : Exactement ! C’est là que j’ai cassé le scénario de « peindre et vendre » et que j’ai montré ma peinture à un vrai public. J’ai cherché à créer un autre scénario que celui, tout dessiné, d’un jeune peintre primé.??

MZY : Puis vous êtes arrivé en Europe. Qu’est-ce que ça vous a fait ??
MF : Ce que j’ai le plus remarqué, c’est la liberté d’expression… Avec le temps, j’ai compris que c’était relatif… J’ai même connu plusieurs problèmes de censure en France, mais je ne suis ni mort ni en prison. Dans certains pays, pour pas grand chose, j’aurais pu avoir de sérieux ennuis. Au Maroc, j’avais compris que pour faire le travail que je voulais, il me fallait un terrain prêt, mais je n’avais ni les moyens ni le temps de créer ce terrain. Je fonctionne comme un virus, j’ai besoin de rentrer dans un autre corps pour me développer. Le corps européen est facile à investir pour y développer quelque chose, et essayer de le changer de l’intérieur.

MZY : Et le marocain qui est en vous ? ?
MF : Bien sûr, il est toujours là, il fait partie de mes personnages. Je le dis toujours, moi je suis tout : marocain, arabe et européen,… donc je revendique tout ! Demain je peux exposer en tant qu’artiste chinois, et je serai heureux ! (Rires). C’est un autre personnage que je pourrais créer… J’ai de plus en plus envie de créer un personnage autre que moi, qui va créer d’autres œuvres, avoir d’autres noms, qui ne mourra pas. Je mourrai, mais cette «data», ce personnage virtuel répondra aux interviews. On est tous d’accord sur une chose, c’est la mort : on vit et à un moment donné on meurt, mais on aura notre avatar. Vous imaginez si maintenant on avait l’avatar de Duchamp ? Vous imaginez si Richard Mutt était créé virtuellement avec la conscience de Duchamp ? On va aujourd’hui de toute façon vers cette construction de l’autre. Elle peut encore choquer mais je pense que ce sont des choses qui peuvent arriver dans l’avenir…?La question de l’autre est aussi profondément liée à la littérature. Un écrivain qui n’arrive pas à créer des personnages n’est pas un écrivain. Dans tous les personnages qu’il crée il y a une partie de lui-même, et les lecteurs entrent dans cette dimension pendant la lecture… C’est ce qui est intéressant dans le projet de Salman Rushdie au sujet de Joseph Anton : c’est en créant Joseph Anton qu’il a créé cet autre qui lui a sauvé la vie. Joseph Anton n’existe pas, c’est un pseudonyme, le mélange d’Anton Tchekhov et Joseph Conrad, ses deux écrivains préférés. Ce personnage virtuel l’a aidé à continuer d’écrire, et finalement quand il a écrit son autobiographie, il l’a appelé Joseph Anton, qui est à la fois son histoire et celle de l’autre.??

MZY : Vous parlez par ailleurs de greffe culturelle, pouvez-vous développer cette notion? ?
MF : Croire que les éléments qu’on a reçus quand on est né nous suffiront pour comprendre le monde, est une fausse idée. Il y a bien d’autres portes à ouvrir et donc, il faut d’autres outils. J’ai été inspiré par William Burroughs et Brion Gysin. Brion Gysin, par exemple, est aussi quelqu’un qui s’est créé un autre personnage :  il était américain et il a vécu plus de dix ans à Tanger, il a commencé à faire de la calligraphie. Il était un des plus grands artistes du siècle ! Il n’a pas été reconnu à sa juste valeur mais c’était un artiste immense, il avait créé l’écriture automatique et travaillait avec Burroughs. Ces gens sont venus à Tanger, dans mon pays ! Ils ont laissé les États- Unis derrière eux, en créant une autre réalité. J’ai aussi rencontré Paul Bowles, qui parlait arabe mieux que mon père, même en dialecte ! Il fut le premier à traduire les livres de Mohammed Choukri, du dialecte arabe vers l’anglais.??

MZY : Ce sont des personnes qui ont fait un pas pour devenir autre ??
MF : Exactement ! Et moi je suis celui qui a fait le voyage en sens inverse. À Tanger il y avait Matisse, Delacroix, la Beat Generation… A un moment, c’était à nous de sortir, mais dans un contexte pas facile du tout... passeport, visa et tellement d’obstacles et tellement de murs... ?Il fallait être très fort mentalement, comme si tu sautais dans le vide. Tout le monde te voyait rentrer dans le mur et toi tu répondais : « Non, je passe ! »…??

MZY : Quand vous réalisez vos machines, vous nous montrez le danger ?
MF : Oui. Avec cette pièce qui s’appelle Le Paradoxe, on est vraiment dans cet espèce de paradoxe du langage : une machine qui tourne. Le langage que l’on n’arrive pas à comprendre et qu’on interprète mal devient dangereux. Plus on s’approche de cette machine, plus on s’approche du danger. Il faut alors un certain recul, un espace nécessaire pour voir cette pièce-là… C’est ce que je trouve intéressant dans ces sculptures : elles sont de vrais pièges et dangereuses, à pleine vitesse elles peuvent couper un bras !?

MZY : Une vraie scie circulaire ! Vous avez un projet intitulé «Les autres c’est les autres» où vous abordez, frontalement cette fois-ci, la question de l’autre. Pouvez-vous ?en parler ? Et comment vous situez-vous en définissant l’autre?
MF : Je lisais le livre L’arbre à dire de Mohammed Dib, dans lequel il parle d’une conférence sur le thème de l’autre où étaient présents plusieurs philosophes dont Derrida. À un moment Mohammed Dib s’est levé et a posé cette question : «Le monde est plein d’étrangers, qui sont les autres?» Les philosophes ont trouvé des jeux de mots pour y répondre délicatement sans donner de vraie réponse. En lisant cela, j’ai senti que cette question n’était pas à poser aux philosophes mais aux voisins, dans la rue. J’ai donc commencé un micro-trottoir, j’ai fait un travail de journaliste et réalisé une vidéo. J’arrêtais les gens : «S’il vous plaît, bonjour, etc... Le monde est plein d’étrangers, qui sont les autres ?» On me répondait très souvent « Tout le monde est autre » ou « L’autre, c’est moi ». Cela veut dire, soit qu’on fait passer tout le monde pour l’autre, soit que l’autre n’existe pas. On n’arrive pas à construire une pensée autour de ça. Cette personne qu’on appelle l’autre, on ne la connaît pas. Ce pourrait être juste une personne que vous rencontrez dans le métro, tout comme il est possible de vivre avec quelqu’un qu’on ne connaît pas… Moi je ne connais pas mon père, il n’y a pas eu assez de partage entre nous. Cette relation a fait que je ne peux pas dire que dans cette vie j’ai connu mon père. Il est donc un autre pour moi. Alors j’essaie de faire le contraire avec mon fils… C’est la question de l’autre. Quand tu t’y intéresses sérieusement, il est possible d’avoir l’impression d’être passé à côté. C’est aussi cette question qui te mène à la rencontre d’autres scénarios. Beaucoup de jeunes le font, ils jouent à des jeux vidéos, ils rentrent dans des scénarios virtuels, c’est le début d’un avatar. On pourrait un jour réellement créer cet autre, tout ce qui a été imaginé par l’homme se réalisera un jour, et ce sera cet autre qui nous changera. Déjà quand tu fais un enfant, tu crées une réalité qui change ton scénario, et même le monde. L’arrivée de mon fils a déjà complètement changé l’architecture de mon appartement !

MZY : Dans votre projet «Les autres c’est les autres», que deviennent ces micros-trottoirs ? Une collection ?
MF : J’ai fait en tout dix-neuf vidéos, l’idée était d’en faire un livre. Le livre n’est qu’une archive, ce qui m’intéresse le plus, ce serait de faire un site internet sur cette question de l’autre, d’avoir une continuité. On a un début de cela (http://theothersaretheothers.tumblr.com/), avec pas mal de gens qui répondent… Mais l’idée est de créer un personnage en 3D, qui peut discuter dans toutes les langues et en utilisant un certain algorithme, il échangerait avec les pensées de personnes présentes. Ce personnage deviendrait en quelque sorte le portrait robot de l’autre.