mounir fatmi
   
   
 
5.
 
Critics
 
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Interviews
 
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• Michèle Cohen Hadria
• Nicole Brenez
• Christophe Gallois
Axelle Blanc
Interview, à l'occasion de l'exposition, J'aime l'Amérique, Maison rouge, Paris, février 2007
 
  • J'aime l'Amérique, La maison rouge Fondation Antoine de Galbert, Paris, 2007

 

Interview, à l'occasion de l'exposition, J'aime l'Amérique, Maison rouge, Paris, février 2007

Interview, during the exhibition, J'aime l'Amérique, Maison rouge, Paris, February 2007  

Axelle Blanc: Le cadre de cette commande est particulier : une association, un projet élu par les membres, un lieu spécifique, un budget limité… Comment avez-vous adapté votre démarche à ces contraintes ?

mounir fatmi : Ce n’est pas vraiment une commande. C’est une proposition. Elle ne correspond pas au projet proposé lors du vote : les bâtons dans les roues, qui finalement n’était pas adapté à l’espace du Patio. En effet, cette pièce, faite de roues et de barres en travers, ne prend une vie réelle que si on peut circuler au travers, ce qui n’est pas possible dans le Patio. Au contraire, J’aime l’Amérique fonctionne dans cet espace, ce « cube de verre » qui évoque l’isolement, d’où le titre, en référence à I like America and Americe likes me de Joseph Beuys.

AB: Les contraintes budgétaires sont elles stimulantes, ou représentent-elles un obstacle ?

MF: Si on me donnait plus d’argent, je serais encore plus heureux, je pourrais aller au bout de certains « délires ». Je ne pense pas que les obstacles puissent être stimulants, mais j’ai appris à faire avec. Ce n’est pas quelque chose qui va me bloquer, je sais que tout est négociable, qu’il y a toujours un moyen d’atteindre un très bon résultat qui peut rentrer dans les limites. Dans ce cas, le budget a été très bien utilisé.

AB: Que représente l’espace du Patio, comment l’avez-vous pris en compte dans votre travail ?

MF: C’est un espace difficile, presque impossible : c’est un pseudo espace, une illusion d’espace. C’est un piège. Ce n’est pas un lieu de passage, comme la plupart des lieux d’exposition. Une chose amusante est que cette architecture ne m’est pas étrangère. Elle me rappelle l’architecture musulmane, dans laquelle les maisons possèdent toujours un patio ; on y voit le ciel depuis l’intérieur de la maison. C’est un espace familier pour moi, un espace d’enfance. C’était donc un vrai challenge pour moi de reprendre un lieu de vie, de jeu, et d’y remettre des obstacles, d’en faire un piège. C’était une sorte de petite histoire personnelle !

AB: Cet espace questionne en effet les rapports entre ouvert et fermé, dehors et dedans, enfermement et fuite… cela a-t-il été pris en compte dans votre pièce ?

MF: J’essaie toujours d’absorber tout ce que l’espace me donne. Vide, un espace est déjà une œuvre en lui-même ; il possède toujours une force, il peut être angoissant... Puis on y ajoute quelque chose, on expose. Lorsque je le fais, c’est de manière non scientifique, plutôt sensuelle, et inconsciente. Je ressens plus que je ne pense l’emplacement de chaque élément. Quand j’ai vu le Patio pour la première fois, j’ai senti que j’allais l’apprivoiser.

AB: Quelle idée fut première : les barres, les USA, l’obstacle ?

MF: Elles sont toutes arrivées en même temps. L’enfermement m’a rappelé Joseph Beuys, qui parle de l’Amérique, le drapeau Américain est lui-même un clin d’œil au Pop Art et donc à Jasper Johns ; mais aussi rapidement, les obstacles comme image de la déconstruction, et donc l’appel de la pensée de Derrida qui dit « la déconstruction, c’est l’Amérique ». Tout s’écrit en même temps. Il y a plusieurs niveaux en même temps, qui s’emboîtent. Dès qu’on commence à ouvrir, on comprend qu’il y a des niveaux à passer. C’est une sorte de jeu : performance physique et exercice mental.

AB: J’aime l’Amérique évoque le jeu du Mikado, par sa structure physique, mais aussi symbolique : un emboîtement presque inextricable de références.

MF: Ce ne sont pas des références, mais plutôt des connexions, je tisse des liens avec les œuvres passées. L’histoire de l’art est pour moi un alphabet pour écrire dans l’espace, un ensemble de matériaux qui construisent un forme, et peuvent ici être vus comme étant chacun représentés par une barre.

AB: C’est donc une construction ?

MF: C’est une construction-déconstruction. Cela dépend du point de vue sur la pièce : de face, elle semble s’élever, comme un drapeau qui flotte; de profil, elle semble s’écrouler, on perçoit un chaos intérieur. C’est tout l’intérêt de la troisième dimension, et le patio, avec ses trois baies vitrées, permet justement d’en faire le tour. On peut y voir une tentative de mettre en forme la théorie de la déconstruction de Derrida.

AB: Pourquoi Derrida ?

MF: Il s’est presque imposé dans ce projet : au moment où j’ai commencé à penser l’Amérique et l’architecture, m’est venue la théorie de la déconstruction élaborée par Derrida. Il disait « la déconstruction, c’est l’Amérique ». Il a donné plusieurs définitions de ce concept : « La déconstruction, c’est parler plusieurs langues » (parler dans la langue de l’autre, c’est se perdre, et c’est entrer en contact avec l’autre). « La déconstruction, c’est l’impossible » (l’obstacle infranchissable). « La déconstruction, c’est ce qui arrive » (l’arrivant, celui qu’on n’attendait pas). Cette pièce fonctionne comme un mur, à l’image de celui qui est en construction entre le Mexique et les Etats-Unis. Si ce mur existe, il n’empêche pas la diffusion de la langue espagnole aux USA, amené d’ici 20 ans, à devenir un pays bilingue. Ce drapeau est également un symbole, un logo, qui cristallise ce désir de « sauter l’obstacle », autant qu’une philosophie de l’Amérique.

AB: Que veut dire « J’aime l’Amérique » ?

MF: Beaucoup de gens y voient une ironie. Peut-on vraiment aimer l’Amérique actuellement ? En tant qu’artiste d’origine arabe, je prends le risque de répondre oui, j’aime l’Amérique. Mais c’est surtout un prétexte. La question intéressante n’est pas pour moi de savoir si l’on est, si je suis pour ou contre, car ce sont des points de vue qui peuvent changer. Ce qui m’intéresse, c’est la notion de recul, ma relation à la chose, ma place par rapport à toute question philosophique ou sociale.

AB: En quoi l’édition limitée produite par l’Association des amis (un drapeau américain brodé d’une calligraphie arabe signifiant « j’aime l’Amérique ») complète-t-elle l’installation ?

MF: L’édition ne complète pas directement l’installation, car celle-ci peut fonctionner indépendamment ; c’est plutôt un clin d’œil. En mettant un drapeau dans un cadre, se poursuit le dialogue avec Jasper Johns et son drapeau-tableau. En même temps, je voulais donner une autre piste, un autre obstacle, celui de la langue dont parle Derrida. Aujourd’hui, lorsqu’on voit une inscription en arabe sur un drapeau américain, on pense immédiatement à une actualité de conflits entre des pays arabes et les Etats-Unis ; un cliché vient en tête, on pense à une insulte, peut être. Et pourtant, c’est un mot d’amour ! On comprend alors que l’obstacle de la langue est énorme.

AB: Quelle est votre stratégie face aux clichés, à l’incompréhension ?

MF: Lorsque je connecte par des fils électriques l’Erotisme de Bataille et le Coran, je fais le lien entre deux livres très éloignés et pourtant proches. Nous avons cet alphabet qui est l’histoire de l’art, maintenant il faut écrire avec. Ce n’est pas le sens de l’œuvre qui m’intéresse, mais les liens qu’elle peut avoir avec l’histoire, la philosophie, la sociologie, la religion, la politique, le monde.

 

Interview Mounir Fatmi par Axelle Blanc à l'occasion de l'exposition, J'aime l'Amérique, Maison rouge, fondation Antoine de Galbert, Paris, février 2007