mounir fatmi
   
   
 
5.
 
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• Axelle Blanc
• Michèle Cohen Hadria
• Nicole Brenez
• Christophe Gallois
Véronique Rieffel
Interview réalisée pour Islamania, publication de l'Institut des Cultures d'Islam, Paris 2011.
 


 

Interview réalisée pour Islamania, publication de l'Institut des Cultures d'Islam, Paris 2011.

Interview conducted for Islamania, publication by the Institute of Islam Cultures, Paris 2011.  

Véronique Rieffel: L’histoire de l’art est-elle l’histoire de l’art occidental(e) ?

mounir fatmi: L’histoire de l’art était avant tout une histoire de l’art occidental et je dirais même chrétienne. Bien sûr, on trouve des traces de l’art musulman ou d’autres civilisations, mais c’était anecdotique ou bien sujets d’études. On ne pensait pas que l’art ou les artistes venant de l’Asie, de l’Afrique ou de Moyen-Orient puissent jouer un rôle et porter une vision esthétique et contemporaine. J’ai toujours pensé que l’histoire de l’art est une série d’actions/réactions continues qui ne doit jamais être figé dans le temps. Il faut voir l’histoire comme un « Work in progress ».

VR : L’art contemporain est-il une notion occidentale ?

MF : L’idée de la contemporanéité est complètement occidentale, c’est pour cette raison que l’occident a eu beaucoup de mal à accepter d’autres esthétiques venant d’ailleurs. L’ornementation par exemple a souvent été jugée par les critiques d’art contemporain comme primitive, artisanal, ou trop superficielle. Il a fallut beaucoup de temps pour que les artistes contemporains occidentaux se réconcilient avec l’ornementation, les arts premiers et le baroque pour finalement changer leurs regards sur les autres propositions esthétiques. Il ne faut pas oublier l’essai d’Adolf Loos 1908 « Ornement et Crime » qui affirme l’incompatibilité de l’ornement avec la vie moderne. Je pense que l’idée de la contemporanéité en art est un peu similaire à la démocratie en politique. Je dirai même que la contemporanéité doit venir du peuple et qu’elle ne doit pas être injecté comme un concept de mode de vie et de création. C’est vrai que les pays arabo-musulmans avaient complètement raté le train de la modernité, avec sa vitesse, sa mécanisation et son développement. Par contre, ils ont rattrapé le réseau et la connexion ; ce qui les a propulsé en plein vitesse dans une contemporanéité qui n’est plus forcement occidentale.

VR : D’ailleurs est-ce que la grille de lecture Orient/Occident est encore pertinente aujourd’hui ? Notamment dans le domaine de la création ?

MF : Il faut absolument sortir de cette dualité Orient/Occident. J’ai peur que ce soit encore le résultat d’une réflexion post-coloniale. Le domaine de la création était peut être un des premiers domaines à essayer de voir le monde comme un laboratoire et non comme un terrain ou un marché a conquérir. L’idée du monde comme laboratoire de recherche efface complètement cette dualité et permet d’autres lectures et plusieurs d’autres possibilités. Ce que je veux dire, c’est que le monde a perdu le centre en créant le réseau. On ne peut plus voir les choses avec cette dualité, on est obligé de multiplier les lectures et les regards surtout dans le domaine de la création. Il y a forcement des nouvelles connexions artistiquement parlant qui doivent voir le jour : entre l’Afrique et la Chine, la Chine et les pays arabes, les pays arabes et l’Amérique latine, etc.

VR : As-tu l’impression d’être perçu comme un artiste arabe en Europe ? Aux Etats-Unis ? Dans le monde arabe ? La réception de tes œuvres change-t-elle d’un espace à un autre ?

MF : J’ai toujours pensé que l’identité était et reste un faux sujet dans l’art, le vrai problème de l’art c’est la création. Cela dit, c’est vrai qu’en Europe je suis considéré comme un artiste Marocain, arabe, mais aussi africain ou musulman et parfois même jeune artiste qui est aussi une identité un peu stupide. Aux Etats-Unis je suis considéré comme un artiste Français puisque je vis en France et dans certains articles, je suis plutôt parisien, bref vous voyez ce que je veux dire. Ce qui est intéressant c’est la création, c’est ma proposition esthétique, dont la réception et là je suis tout a fait d’accord avec vous : changer d’un espace à un autre, d’un pays un à un autre. Ma dernière expérience d’exposition à Istanbul était assez intéressante vu le sujet principal de mon exposition « Megalopolis » qui traite de la construction/déconstruction de l’idée de la ville. Je me suis retrouvé dans une ville dominée par une architecture islamique mais avec une projection et une envie de modernité et de contemporanéité à l’Européenne.

VR : Que penses-tu de l’engouement actuel pour les artistes « issus de culture musulmane » (originaires ou vivant en Turquie, Iran, Maghreb et Machreq) ? S’agit-il à ton avis d’une mode passagère ou d’une prise de conscience durable ?

MF : Je ne pense pas que c’est une mode passagère. Je ne pense pas qu’on peut encore penser le monde en négligeant les concepts et les propositions esthétiques venant d’ailleurs. Je pense que nous étions la pièce manquante du puzzle et que maintenant une autre histoire de l’art est en train de s’écrire. Il ne faut pas oublier que cet intérêt est venu après un long processus de création et de présence sur la scène internationale. On n’a pas attendu que nos pays deviennent démocratiques, acceptent une pensée critique, construisent des musées et aient une politique culturelle, pour faire de l’art. Il a fallut prendre le train en marche, et surtout ne pas se contenter de rester au dernier wagon. Bref, il a fallut avancer et heureusement que certains pays arabes du Golfe ont fait le pas de passer de la construction des mosquées vers celles de musées et puis le marché de l’art et les collectionneurs qui voulaient absolument compléter leurs collections vu qu’ils ne pouvaient plus prétendre avoir une collection internationale sans avoir un artiste Africain, chinois ou arabe.

VR : Penses-tu que certains de ces artistes plaisent car ils jouent le jeu d’une certaine forme d’orientalisme intériorisée destinée à plaire à un public occidental ?

MF : Non, je ne pense pas vraiment, mais je vois ce que vous voulez dire. Le problème de certains artistes Arabes ou Africains qui, il y a encore quelques années se proclamaient « artistes tout court » quand la question de l’identité se posait. Oui, je peux comprendre l’envie de plaire à cette dictature Occidentalo-Contemporaine. C’est vrai que les payes arabes et africains ne rentraient pas dans les critères de la contemporanéité occidentale. Il a fallu encore du temps, pour les artistes, le public et les critiques pour comprendre la soif de modernité et de démocratie de ces pays. Est ce qu’on peut dire encore aujourd’hui que la Tunisie et l’Egypte ne sont pas modernes et contemporains ? Je me rappelle combien j’ai été critiqué d’avoir accepté de faire partie de l’exposition « Africa Remix » au centre Pompidou. Beaucoup d’amis artistes et critiques m’ont clairement fait comprendre que cela risquait de réduire mon travail et de le ramener à une dimension régionale et identitaire ; tout simplement parce qu’ils n’avaient pas encore compris tout ce qu’il allait venir par la suite et ce dont on a parlé dans cette interview. Par contre une exposition comme la « Young British Artists » 1992 a la galerie Saatchi n’a pas trop posé de problèmes d’identité à beaucoup de critiques. Au contraire, elle est devenue une référence historique.

VR : Quelle est la place de l’islam dans ton œuvre et comment l’abordes-tu ?

MF : Je travaille plutôt sur l’idée de la fin de l’objet sacré, de la déconstruction et la fin des concepts et des dogmes. Je m’intéresse spécialement à l’idée de la mort d’un objet de consommation une fois que sont utilité n’est plus à jour. Cela peut s’appliquer à une cassette VHS don l’utilisation est devenu obsolète, à un concept de réflexion ou à un mode de vie devenu ringard. Un mouvement politique, comme le Parti communiste PC qui est devenu plutôt chez la jeune génération une marque d’ordinateur « Personal Computer » Un mouvement révolutionnaire comme celui des « Black Panthers » don le logo est devenu une marque de mode pour fabriquer des polos pour le sport et dont même le slogan « Burn Baby Burn » est utilisé actuellement pour une marque de sauce piquante qu’ont peut acheter sur internet. Et bien sûr, il y a un travail que j’ai fait sur la désacralisation des objets religieux dans la culture musulmane, comme les tapis de prières, ainsi que certains textes et hadits du prophète. Pour répondre à votre question, je pense que l’islam, comme les autres religions, philosophies et concepts doit être utilisé et critiqué par l’art et les artistes. Je pense qu’il reste encore un petit espace de liberté dans l’art qu’il faut utiliser au maximum.

VR : Penses-tu que les représentations de l’islam aujourd’hui sont issues d’un regard orientaliste (au sens où l’entendait Edward Said) ? Est-ce qu’on est dans un post-orientalisme ?

MF : Oui, je pense que les représentations de l’islam aujourd’hui sont issues d’un regard post orientaliste, mais aussi et surtout post-11 septembre. L’image de l’islam dans le monde a beaucoup changé depuis cette date. Il y a encore une semaine ma réponse aurai été différente, vu ce qui s’est passé en Tunisie et en Egypte. Je pense que finalement pour beaucoup d’intellectuels et hommes politiques occidentaux, l’équation Islam et démocratie est devenu possible, donc la possibilité d’un autre regard. Je pense vraiment que la démocratie peut changer l’image des pays musulmans. La révolte actuelle des pays musulmans et leur soif de démocratie est la meilleurs réponse a ceux qui pensaient encore qu’une guerre est justifiée pour injecter la démocratie et destituer un dictateur. Je parle ici de l’Irak et de la position de beaucoup d’intellectuels occidentaux. Je pense même qu’il faut poursuivre le gouvernement Bush d’avoir volé une vraie démocratie au peuple Iraquien qui aura surement renversé Saddam Hussein dans le contexte actuel.

VR : Pourquoi as-tu choisi l’usage des minuscules pour écrire ton nom d’artiste ?

MF : Cela a commencé avec le Logiciel Word qui est formaté pour mettre les noms en majuscules. Accepter cette intrusion de la machine c’est accepter la machine toute entière. Donc un jour, j’ai juste décidé de ne plus utiliser de majuscules et là, à ma grande surprise, beaucoup de personnes ont été choquées et certains graphistes qui ont travaillé sur mes catalogues m’ont même traité de prétentieux. Comme quoi même un tout petit changement peut provoquer tout un débat.