mounir fatmi
   
   
 
5.
 
Critics
 
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Interviews
 
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• Michèle Cohen Hadria
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Thomas Flagel
Sortir du ghetto de nos esprits, Poly, 2009
 


 

Sortir du ghetto de nos esprits, Poly, 2009

Going out of the ghetto of our minds, Poly 2009  

Casser les codes, l’ordre établi des représentations et des hiérarchies, un engagement que mounir fatmi commence par appliquer à sa propre identité. Son nom, il l’écrit en simples minuscules. Pas un caprice de diva, plutôt un mélange d’humilité et de refus de « l’aberration d’une soumission aux hiérarchies de Word ». Lui préfère la faute typographique, ne fonctionner ni “pour”, ni “dans” un système imposé. Une position en forme d’acte de résistance personnel face au monde, à sa marche en avant vers toujours plus de conditionnement. mounir fatmi, un artiste contemporain révélateur de sens, tourné tout entier vers la déconstruction des systèmes d’embrigadement et de communication dont il met à nu les mécanismes pour nous donner à penser, dont il utilise le fonctionnement pour mieux en travestir la finalité. Avant de vivre de son activité artistique, il a travaillé dans la pub, donné des cours. Le pouvoir des images – il ne sait rien faire d’autre que travailler à partir d’elles – et des mots, leur force destructrice et leur violence, il les éprouve intimement depuis l’enfance.

Beat Generation made in Maroc

mounir naît à Tanger en 1970. Il grandit dans le quartier “casabarata” – littéralement la maison la moins chère – construit par les Espagnols pour les familles les plus pauvres. Dans l’immense marché aux puces à proximité, il découvre ses premières reproductions, copies de copies. Aux murs de chez lui, on ne trouve qu’une calligraphie et une photo noir et blanc du Roi, Hassan II. Pour seul livre, un exemplaire du Coran, mais « je n’étais jamais assez propre pour le toucher », se souvient-il. « Un dico – celui de tout le quartier – apparaissait de temps en temps, aussi vite qu’il disparaissait. » À 4 ans, il savait pourtant déjà qu’il serait peintre, persuadé qu’il était « programmé pour ». Le métier de son père, peintre en bâtiment, n’y est sûrement pas étranger. « Cet homme au bleu de travail toujours taché, la cigarette au bec, pas marié, entouré de femmes, c’était la seule personne qui me faisait rêver dans l’enfer de mon enfance. » Dans les années 80, Tanger est le siège de nombreux artistes, notamment de la Beat Generation1. Une rencontre avec l’écrivain américain Paul Bowles accélèrera les choses. « J’avais 17 ans. Ce mouvement, la lecture de Burroughs, de Ginsberg et de Brion Gysin, m’a sauvé la vie. Ils m’ont poussé à m’interroger et à comprendre la condition humaine. »

Real eyes, realise, real lies

L’activité artistique comme seule échappatoire à la misère ambiante. L’urgence de créer, de s’échapper d’un Maroc où la culture est cloisonnée, accessible à la seule petite bourgeoisie, le poussera à créer sa propre utopie du monde sans attendre des autres. À l’image de son père qui ne comprendra et n’acceptera pas les dessins de nu qu’il réalise à l’académie des Beaux-Arts de Rome après avoir été renvoyé de celle de Casablanca. « Pour moi, c’était une révolution culturelle », atteste-t-il. « Un choc de se retrouver devant une femme sublime, entièrement nue et de devoir l’observer dans les moindres détails, alors que mon éducation avait été de ne pas regarder. » En 1988, il débute le Manifeste Coma (voir encadré) dont la première phrase heurte : « Mon père a perdu toutes ses dents, maintenant je peux le mordre ». mounir n’aura de cesse de détourner et d’imaginer des slogans cyniques, drôles et insolents qui sont « autant de flèches tirées vers les autres mais aussi une certaine poésie », conscient qu’il ne nous reste parfois que le sourire face au chaos du monde. Il noircit des carnets, remplis « comme des équations », à base de dessins, d’idées, de mots, de connexions qui peupleront son œuvre à l’image de ses portraits réalisés à base de câbles d’antenne TV : Présumé innocent (le Christ) et Guilty – coupable – (Saddam Hussein).

En 1993, alors qu’il reçoit le premier prix de la troisième biennale de la jeune peinture marocaine, il déclare sa mort symbolique au journal marocain L’Opinion. Isolé dans sa pratique, incompris par ses pairs, le jeune artiste s’éloigne de la tradition picturale de son pays. Il commence à effacer ses propres peintures en les recouvrant de blanc, y inscrivant “sans témoin”. Il critiquait par là les institutions artistiques de son pays, l’absence de soutien aux artistes et surtout, leur « manque de visibilité publique qui entraîne l’absence de pensée critique des Marocains ». Poursuivant sa démarche, il finit par emballer ses toiles avec du film plastique devant des témoins pris, au hasard, dans la rue. La photo de leur présence lors de l’emballage étant exposée à côté de l’œuvre. Cette critique radicale du Maroc des années 90 était tout à la fois en lien direct avec les disparitions d’opposants politiques, l’enfermement des étudiants vus en manifestation mais aussi une référence à l’effacement des portraits dans les miniatures d’Al Wassiti ou dans le Maqâmât (Livre des Séances) d’Al Hariri.2 « L’histoire de l’art est devenu mon alphabet pour écrire dans l’espace. »

Rendre compte du monde

mounir devient un artiste voyageur, allant là où on l’invite. Il sculpte, filme, photographie, écrit, peint, installe, expose dans des biennales. De 1999 à 2002, il mène un projet3 dans le quartier du Val Fourré à Mantes-la-Jolie. Il y loue un appartement où il travaille sur la question de l’identité. « L’immigré n’a pas d’image, ni celle des médias, ni celle renvoyée par leur pays d’origine ne lui correspondent ». Il prend conscience de la violence de l’architecture de béton des cités, lit Foucault, Deleuze, Derrida. « On est loin de la cité radieuse du Corbusier. Elle a un côté inhumain, c’est presque une expérimentation sur des cobayes. Il est terrible de voir comment l’architecture écrase les gens et les met en boîtes ».

Les événements du 11 septembre 2001 renforceront son besoin urgent de création car pour lui, « ce n’est pas le sens de l’œuvre qui compte, mais les liens qu’elle peut avoir avec le temps présent, l’histoire, la philosophie, la sociologie, la religion, la politique et le monde ». Ainsi débute Fuck Architects, projet en trois actes pensé comme un livre critique sur les architectes au sens propre mais aussi ceux de la pensée, de l’économie et du pouvoir. Save Manhattan 01 en est l’œuvre emblématique tant par son propos que par sa force visuelle, simple et efficace. Il place sur une table toute une littérature d’ouvrages parus après la chute des Twin Towers auxquels s’ajoutent deux exemplaires du Coran. Le tout est éclairé de manière à ce que l’ombre projetée des livres sur le mur dessine l’horizon new-yorkais d’avant la catastrophe. Les symboles du capitalisme sont ainsi renvoyés dos à dos avec ceux de l’intégrisme religieux.

Fuck Architects, un condensé

À Sélestat, mounir nous offre un condensé de son travail. Une photo de la série L’évolution ou la mort dans laquelle un homme a scotché sur son corps un journal, un magazine, des livres de philo, des romans à la manière des kamikazes fixant leur bombe. Tous ces éléments sont reliés par des câbles. Ce corpus explosif d’utopies intellectuelles et sociales, « presque un gilet pare-balles protecteur et sans détonateur », ne se dévoile qu’une fois le regard posé sur l’œuvre. « Au public de dépasser sa première vision, de ne pas passer à côté des mises en scènes des kamikazes et des médias », de décrypter l’instrumentalisation de la peur. « Je ne fais que des propositions esthétiques », insiste-t-il. « Au public de les interpréter, de projeter leurs fantasmes, leurs désirs, leurs réflexions. » Skyline reproduit la silhouette d’une ville occidentale contemporaine à base de VHS (déjà utilisées dans Keeping faith, en 2007 : reproduction d’une chaise électrique dont les fils des bandes magnétiques s’amoncelaient sur un miroir au sol), support de copie périmé, comme cette architecture, symbole d’un pouvoir économique et politique aujourd’hui mis à mal. Les bandes que les cassettes protégeaient pendent jusqu’au sol, formant un amas qui rappelle les décombres de New York et qui symbolisent une mémoire s’effilochant. « Chacun de mes espaces d’exposition est un vrai chantier avec ses dangers intellectuels, ses images parfois violentes. Il faut se protéger… » Voilà comment mounir explique Monuments, alignement de cinq casques de chantiers cloués au murs et portants les noms de philosophes l’ayant inspiré, permis de déconstruire le réel pour mieux se l’approprier. Bienvenue dans le monde désaseptisé de mounir fatmi, l’heure est venue d’ouvrir les yeux…

 

Thomas Flagel

1 mouvement littéraire et artistique initié par Jack Kerouac (Sur la route), Allen Ginsberg (Howl) ou encore William Burroughs (Le Festin nu) à la fin des années 40.

2 Conséquence des vifs débats dans le monde musulman sur la représentation du corps et celle de Dieu qui feront écrire à mounir : « Si dieu ne voulait pas qu’on le voit, il aurait fait de nous des aveugles ».

3 www.ovalprojet.com