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Marc Lenot
Letter to a censored artist
 
  • History is not mine, typed sheet, A4, 2013-2014.

 
Lettre à un artiste censuré, 2015

Letter to a censored artist, 2015   


Voilà, tu exposais ou tu préparais ton exposition, une exposition où tu avais mis tout ton cœur, toutes tes tripes, avec des pièces qui parlaient du monde, qui témoignaient de ta vision, qui n’étaient pas de bêtes travaux militants, mais dans lesquelles résonnaient les tensions, les ambiguïtés, les contradictions du monde actuel ; tu n’avais pas le sentiment d’être provocateur, ni haineux, mais peut-être en effet d’être dérangeant, de remettre en cause des idées reçues, de dire une vérité peu entendue. Et puis la lettre, le mail, le coup de fil est arrivé : avec plus ou moins de ménagements, le commissaire d’expo, le directeur du centre d’art, t’annonçaient, gênés, embarrassés que des gens, des associations, des journaux s’étaient offusqués de telle ou telle œuvre dans ton exposition, de ce qu’elle évoquait, des textes qui l’accompagnaient, du contexte (historique, architectural, piétonnier) dans lequel elle était exposée ; ça choquait leurs valeurs, leur idéologie, leur religion, leur ethnicité.

Ces gens-là, plus ou moins bien identifiés (et on sait bien que certains en font profession), demandaient le retrait de ces œuvres, ou la clôture de l’exposition, ou bien, plus hypocrites, ils prévenaient, charitablement bien sûr, que le maintien de ces œuvres- là pourrait entraîner des réactions de violence incontrôlables, qu’ils n’approuvaient pas, bien sûr, mais qu’ils pouvaient néanmoins comprendre, et ils mettaient en garde. Ils faisaient pression sur le Maire, sur le Président du Conseil Général ou Régional, sur la Ministre, pour que les pouvoirs publics interviennent ; ils disaient aussi ne pas comprendre que de l’argent public, provenant de leurs impôts à eux, électeurs et contribuables, soit utilisé pour produire ou exposer de telles atteintes à la morale.

Donc tu es accusé d’avoir offensé une religion ou une communauté et tu es perdu dans cette polémique qui soudain se déclenche avec violence, ne sachant trop comment réagir, alors que cette exposition est tellement importante pour toi, représente la consécration de tes efforts, et que tu en espères notoriété et, qui sait, bonne fortune. D’abord, tu essaies de comprendre qui est avec toi et qui est contre toi, et ça n’est pas évident : tu n’as parfois aucune idée de l’importance des groupes qui te dénoncent, association fantôme ou puissant lobby ? Ton commissaire joue parfois double jeu, tout comme le directeur de l’institution où tu exposes, qui, tout en proclamant leur amour sans failles pour la liberté d’expression, te suggèrent, pensant à leur carrière et à leurs budgets, de faire attention, d’être accommodant, de déplacer cette œuvre dans un endroit moins controversé, ou de remplacer celle-là par une autre moins « offensante ». Quant aux pouvoirs publics, ne te fais aucune illusion : à de très rares expressions près, ils plieront et ne te soutiendront pas, ne compte pas sur eux, mais inclus-les dans ta stratégie de jeu. Relis Baltasar Gracián.

C’est un jeu que tu vas devoir jouer finement, et ta stratégie va dépendre de ton poids, de ton énergie et des soutiens que tu pourras mobiliser. Si tu es une jeune artiste en début de carrière, si cette exposition t’apporte notoriété (et, dans le cas d’un Prix, un peu d’argent), si tu n’as guère de soutiens et que ton commissaire se défile, peut-être choisiras-tu l’évitement, l’accommodement, la non confrontation, tout en laissant d’autres jouer les caisses de résonance, quitte à rebondir par la suite et utiliser cette péripétie comme matériau pour une œuvre future. C’est ce qu’a fait une artiste qui, se trouvant dans ce cas de figure financier et politique, face à un des politiciens locaux les plus honnis de France, a préféré plier, reculer pour mieux sauter en réalisant ensuite un travail sur cette censure même. Il n’y a aucune honte à agir ainsi, à naviguer à vue entre des écueils trop puissants, à être réaliste et malin, et n’écoute pas ceux qui, du fond de leur siège confortable, t’inciteraient par procuration à jouer les bravaches. D’un tempérament conciliant, tu vas peut-être tenter de comprendre, de dialoguer, d’expliquer en quoi ton travail n’offense pas les gens qui disent se sentir offensés. Si ça marche, tu auras bien de la chance : comprends que tu as sans doute en face de toi des gens non pas en attente de dialogue, mais au contraire désireux de confrontation. Je crains que tu ne soies alors qu’un pion dans un jeu plus vaste, et je ne crois guère à l’efficacité de cette approche, qui va t’étouffer.

Dans la plupart des cas, il me semble que ton choix sera entre confrontation et rupture. Si tu penses que tu peux gagner, si tu es soutenu solidement par commissaire et directeur du lieu, alors mobilise tous tes réseaux, fais le plus de bruit possible, lance une pétition : mais ne te fais néanmoins pas trop d’illusions, surtout si le sujet est clivant (ce qui est en général le cas, bien sûr), le courage n’est pas une vertu universelle.

Commence par tes soutiens informels, tes réseaux sociaux, des blogueurs, des journalistes amis, avant d’espérer que des voix plus fortes, ayant plus d’audience viennent renforcer leur protestation. Sache, par exemple, que, dans un tel cas de censure, face à un des plus puissants lobbies de la République, plus ou moins encouragé implicitement en sous-main par Premier Ministre et Ministre de la Culture, il a fallu attendre trois longues semaines avant qu’une pétition ne soit enfin lancée et signée par des intellectuels et artistes de renom, alors que, pendant ce délai, la personne dirigeant ce lieu d’exposition et son équipe étaient confrontées quotidiennement à un déferlement d’appels exigeant la fermeture de l’exposition et proférant des menaces de violences et de mort, n’ayant d’abord eu pour seuls soutiens que quelques blogueurs et quelques militants de relativement peu de poids. Dans d’autres cas, ce sera plus aisé, tu n’auras pas affaire à trop forte partie, et une mobilisation énergique autour d’une pétition sur réseaux sociaux, blogs, et, si tu y parviens, journaux nationaux, sera suffisante pour effrayer l’adversaire et le faire plier.

Si tu es incertain du rapport de forces et crains de ne pouvoir mobiliser suffisamment de forces pour gagner, alors transforme ce scandale en un scandale encore plus grand, fais un coup d’éclat, immole- toi (symboliquement) par le feu, annule tout, détruis tes œuvres devant les caméras de télévision, fais une campagne d’affichage, présente-toi aux élections, réfugie-toi à l’ambassade d’Équateur, candidate à la direction de l’École Nationale Supérieure des Beaux-Arts ou de la Villa Médicis, toute l’agit-prop que tu pourras inventer pour déplacer la confrontation sur un autre terrain. Relis les mémoires de Jacques Vergès, ses réflexions sur la défense de rupture te seront très utiles dans cette veine (ou revisite Coluche si tu préfères ; quelle que soit la force perturbatrice de ton art, tu n’es pas dangereux au point qu’un putain de camion vienne percuter ta moto, ne crains rien). Tu auras perdu ce coup-ci, mais tu auras occupé le terrain politique, celui de la communication.

Le jour où tu seras confronté à une telle censure, tu auras sûrement du mal à choisir la bonne stratégie : choisis vite, mais tant que tu n’as pas choisi et que tu évalues forces et faiblesses, n’évoque tes options qu’avec un tout petit nombre de gens de confiance, ne demande pas tous azimuts « que dois-je faire ? », et, une fois que tu auras choisi ta stratégie, tiens-toi à cette ligne de conduite et n’en varie pas quoi qu’il arrive et quels que soient les « bons conseils » que des âmes bien intentionnées te donneront, de crainte de projeter une impression d’impuissance et d’incertitude. Que la force soit avec toi.

Marc Lenot dit Lunettes Rouges http://lunettesrouges.blog.lemonde.fr

 

There you have it, you were just displaying or pre- paring your exhibition, an exhibition you put your heart and soul into, with work about the world that demonstrated your vision. They were not insensitive activist works, but something that echoed the tensions, ambiguities and contradictions of today’s world. You didn’t feel as though you were being provocative or hateful, disruptive perhaps, challenging conventional wisdom and touching on a little-known truth. And then it comes, the letter, email or phone call: with varying degrees of restraint, the exhibition curator, or the direc- tor of the art centre, announces to you – awkward and embarrassed – that some individuals, associations or newspapers were offended by one piece or another from your exhibition, because of what it evoked, the texts that accompanied it, the setting (be it historical, architectural or pedestrian) where it was displayed; it offended their values, their ideology, their religion or their ethnicity.

These individuals, some more identifiable than others (for some, we know this is their profession), demand that the works be withdrawn or call for the exhibition to be closed or even – more hypocritically – kindly warn that maintaining these works could lead to uncontrollable violent reactions, which they do not condone, of course, but can nevertheless understand; so they are cautioning. They have been putting pressure on the Mayor, President of the General or Regional Council, and on the Minister, urging government inter- vention. They have also said that they don’t understand how public money, funded by their own taxes as voters and taxpayers, could be used to produce or display such attacks on morality.

So you are accused of offending a religion or community and you’re caught up in this controversy, which is now suddenly and violently unfolding. You are not quite sure how to react, given how important this exhibition is to you; it is an embodiment of your efforts from which you hope to achieve recognition and perhaps some success. First, you try to unders- tand who is with you and who is against you, and this is not straight-forward: sometimes you have no idea how important the groups condemning you are; is it a phantom association or a powerful lobby? The curator sometimes plays both sides, as does the director of the institution where the exhibition is being held. While proclaiming their enduring love for freedom of expression, they suggest – thinking of their careers and budgets – that you consider the matter seriously and be accommodating; that you move the work somewhere less controversial, or replace it with something less “offensive”. As for the government, make no mistake: with very few exceptions, they will hold their hands up and will not support you; don’t count on them, but make them part of your game strategy. Reread Baltasar Gracián.

It’s a game you’ll have to play delicately, and your strategy will depend on your influence, energy and the support you can rally. If you are a young artist just starting out, if this exhibition is bringing you recogni- tion (and, in the case of a Prize, a little bit of money), if you have little support and the curator becomes evasive, perhaps you will choose to stand back, be accommo- dating and non-confrontational, letting others act as a sounding board. Later you’ll bounce back using this episode as material for a future project. This was done by an artist who found herself in such a financial and political conundrum, up against one of the most hated local politicians in France. She opted to take a step back to later make a leap forward by producing a piece on the very topic of censorship. There is no shame in doing this, making your way through the largest hurdles, by being realistic and smart. Don’t listen to those who, from the comfort of their armchairs, encourage you to be brash. With an obliging disposition, you may even be able to help them understand, to discuss and explain how your work does not actually offend those who say they feel offended. If this works, you’ll have been lucky: as it’s very likely that you’ll be dealing with people who are not expecting a discussion, but rather are poised for confrontation. I’m afraid that you are merely a pawn in a larger game, and I do not think this approach is effective - it will stifle you.

In most cases, it seems to me that you’ll have to choose confrontation or disruption. If you think you can win, if you have the firm support of the curator and director of the site, then rally all of your connec- tions, make the most noise possible, launch a petition. But still, don’t delude yourself, especially if the subject matter is divisive (as is generally the case, of course). Courage is not a universal virtue.

Start with your informal support base, your social networks, bloggers, journalist friends, before waiting for stronger voices with larger audiences to bolster your case. You should know, for example, that in a similar case of censorship, when up against one of the most powerful lobbies in France, which may be implicitly or covertly backed by the Prime Minister and Minister of Culture, it took three long weeks for a petition to finally be launched and signed by intellectuals and renowned artists. During this time, the person in charge of the exhibition site and her team were faced with a daily onslaught of requests for the exhibition to be closed, receiving threats of violence and death, while initially having the sole support of a few bloggers and some relatively lightweight activists. In other cases, it will be easier; you won’t be dealing with such powerful oppo- sition and keenly rallying support through a petition on social networks, blogs, and – if you manage it – in natio- nal newspapers, will be enough to make your opponent back down.

If you are unsure about this relationship of power and fear, and you are unable to rally sufficient forces to win, then turn this scandal into an even greater scandal, set yourself on fire (metaphorically), cancel everything, destroy your works in front of tele- vision cameras, make a poster campaign, stand for elec- tion, take refuge in the Ecuadorian Embassy, apply for a leadership position at the National School of Fine Arts or the Villa Medici... any agitprop you can come up with to move the confrontation onto another playing field. Reread the memoirs of Jacques Vergès, his thoughts on the rupture strategy of defense will be very useful to you here (or revise Coluche if you prefer, regardless of the disrup- tive force of your art, you’re not so dangerous that a great damn lorry is going to crash into your motorbike, do not fear). You might have lost this battle, but you’ll have gained ground in the political arena, and that of communication.

The day you come up against this kind of cen- sorship, you’ll definitely have a hard time choo- sing the right strategy: choose fast but if you still haven’t decided and are weighing your strengths and weaknesses, discuss your options with just a handful of trusted people - don’t ask everyone “what should I do?” left, right and centre. Once you have chosen your strategy, stand your ground and do not deviate wha- tever happens or whatever “good advice” you might receive from well-meaning souls out of fear of showing a sense of powerlessness and uncertainty. May the force be with you.

Marc Lenot also known as “Lunettes Rouges” http://lunettesrouges.blog.lemonde.fr