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Jérôme Sans, 2007
State of Emergency, interview de Mounir Fatmi.
underneath   gardons espoir
Jerome Sans (JS) : Si vous deviez définir votre travail en un mot, quel serait-il ?
Mounir Fatmi (MF) : Ce serait l’urgence. J’ai le sentiment de fonctionner comme une ambulance qui intervient parce qu’il y a un accident. Je suis incapable de faire quoi que ce soit sans urgence.

JS : Quel a été votre premier accident ?
MF : Ma naissance. Je ne voulais pas sortir du ventre de ma mère. Je suis le dernier de ses enfants et elle a décidé d’arrêter après moi parce qu’elle a failli en mourir.

JS : Qu’est ce qui vous a amené à être artiste ?
MF : J’ai l’impression que je le suis depuis toujours. A l’âge de quatre ans, je disais que je voulais peindre. C’est un peu comme si comme j’avais été programmé à faire cela. Il n’y avait pas d’alternative. A 17 ans j’ai rencontré Paul Bowles et à 29 ans j’ai fait un film avec lui intitulé « Fragment et solitude ». Ces images sont les dernières de sa vie, comme si inconsciemment nous avions filmé sa mort. La Beat Generation m’a sauvé, Paul Bowles, la lecture de Burroughs, Brion Gysin. Ils m’ont donné une autre vision de la vie. (phrase à mettre en exergue).  Je suis né à Tanger dans un quartier qui s’appelle « Casabarata » et signifie la maison la moins chère. Nous vivions à côté du marché aux puces, et c’est là que j’ai vu pour la première fois la Joconde ; à l’envers à côté d’un mouton en train de rogner le tableau petit à petit. La vision que j’ai de l’art, c’est une Joconde à l’envers avec un mouton qui lui mange les mains. C'est chaotique oui, mais c’est ce qui m’a donné l’envie de faire ce que je fais aujourd’hui.

JS : Mais comment avez-vous eu accès à une culture contemporaine en vivant à Tanger ?
MF : Tanger est une ville internationale qui a été le siège de la Beat generation et de beaucoup d’autres artistes.  
C’était plus facile de rencontrer Paul Bowles à Tanger qu’à New York. Leur présence a permis de créer un accès à leur littérature. Paul Bowles parlait très bien l’arabe. C’était un homme grandiose, généreux, et tellement intelligent. Nous sommes allés un jour ensemble à la Maison Russe, il y avait une pièce intitulée « J’aime l’Amérique » qui m’avait beaucoup plut et il m’a immédiatement demandé : « Pouquoi tu aimes l’Amérique ? Est-ce que l’on peut encore aimer l’Amérique ? ».
Oui, J’aime cette Amérique, celle de Paul Bowles, Brion Gysin, William Burroughs, Allen Ginsberg, Jack Kerouac, ces personnes qui ont changé la vie de beaucoup de gens, non seulement en Europe, mais aussi ici au Maroc. Et je suis fier de me dire que c’est au Maroc, à Tanger, qu’ils ont trouvé l’énergie de créer.


JS : Comment avez-vous concrétisé votre désir d’être artiste?
J’ai commencé à  l’école des beaux-arts de Casablanca, dans laquelle je suis resté trois mois avant de me faire renvoyer. Je suis ensuite parti à Rome à la «Scuola libera d’el Nudo» de l’académie des beaux arts. Cela a vraiment été un choc pour moi à dix sept ans de me retrouver à dessiner d’emblée un modèle nu. Je me suis retrouvé devant une femme sublime, nu, que j’étais obligé de scruter en détail, alors que j’avais été éduqué à ne pas regarder. Cela a été pour moi un choc de civilisation. Regarder ou ne pas regarder ?  J’ai décidé d’ouvrir les yeux. Un an plus tard, lorsque je suis rentré au Maroc, mon père a trouvé les dessins de nus et m’a dit : c’est cela que tu fais à Rome ? Selon lui, c’était dégradant.
J’ai montré à mon père quelques tableaux de maîtres, Picasso, Toulouse Lautrec, avec des scènes de nus, de face, de dos, en lui demandant ce qu’il en pensait. Il m’a répondu : Je vois des prostituées. Au lieu d’être accablé, j’ai trouvé cela extraordinaire qu’au travers son refus de ce que je faisais, il me donne une vision inédite de l’art, de chefs d’œuvres que j’avais toujours idéalisé. Aujourd’hui lorsque je regarde une peinture dans un musée, je peux la voire comme œuvre, un travail sur le corps, comme je peux imaginer trois prostituées qui posent les jambes écartées.


JS : Quelle a été votre première œuvre ?
MF : Une fontaine à Casablanca dans le quartier Esperanza qui s’appelait aussi la Croix-Rouge et qui était jusqu’au début des années 80 un repère de prostituées. Elle tombait en panne régulièrement mais tous les habitants se battaient pour la garder. Je voyais cette fontaine depuis la fenêtre de ma chambre et j’ai décidé de la peindre. Le tailleur du quartier l’a vu, m’a demandé de la lui donner et je lui ai répondu : non je te la vends, 17 dirhams. Il a accepté.


JS : Etait-ce en référence à la fontaine Marcel Duchamp ?Non, pas du tout. J’adore voir l’eau couler. C’est un spectacle dont je ne peux pas me lasser. Surtout ici en Afrique, l’eau c’est comme de l’or.

JS : Vous disiez avoir été sauvé par la Beat Generation et aimer l’Amérique pour cette même raison, est-ce le motif pour lequel vous avez intitulé plusieurs de vos oeuvres “Save Manhattan”?
MF : Dans  un accident, on essaie toujours de sauver quelqu’un. Je réagis de la même manière dans ma vie.  J’ai fait deux mariages, deux divorces, trois dépressions nerveuses. C’est toujours dans les situations extrêmes que l’on peut sauver quelque chose, lorsque l’on croit que tout est fini.(en exergue) On m’a récemment posé la question suivante ; « Mais pourquoi veux-tu sauver Manhattan, et pas Casablanca (là où vivent mes parents) ».
J’ai répondu « je pense que si on avait réussi à sauver Manhattan, on aurait aussi sauvé l’Afghanistan, l’Irak, en somme beaucoup de gens. « Save Manhattan » signifie revenir au source de la réanimation, voir ce qu’il y a dans ce corps et ce qu’on peut en tirer. Il n’y a rien à sauver à Casablanca. Je suis désolé, mais c’est la vérité.


JS : Il y a souvent dans vos oeuvres une interdépendance entre les éléments qui la compose, comme si vous vouliez signifier que comme dans un jeu de domino, tout pouvait s’effondrer par la défaillance d’une seule fraction ?
J’ai toujours été fasciné par cette Joconde à l’envers à côté de ce mouton. Si on laissait tomber la Joconde, elle pourrait être une oeuvre incroyable. Le fait qu’elle soit autant protégée, entourée de vitres, donne le sentiment que toutes ces personnes qui la regardent, la photographient, sont comme des animaux avec l’espoir assez sexuel et violent de la violer. Le problème de la Joconde, c’est qu’elle n’est pas fragile.
J’ai du sauter beaucoup d’obstacles avant de pouvoir la voir au Louvre. Il a fallu que je fasse des études, que j’obtienne un visa pour sortir du Maroc.
J’ai été déçu de voir qu’elle manquait de fragilité, alors que c’est ce que j’essaye de trouver dans mon travail. Je fais en sorte que mes œuvres est l’air à la fois solide et susceptible de s’écrouler à tout instant. « Save Manhattan », est composée d’enceintes posées au sol. Sans lumière, la pièce s’effondre puisqu’elle ne se révèle qu’à travers ses ombres.


JS :  « Save Manhattan » est un tryptique qui réunit les trois outils de la manipulation médiatique contemporaine, pouvez-vous nous décrire ces trois installations ?
« Save Manhattan » représente le skyline de New York à travers trois univers, trois composants, trois installations.
La première pièce est structurée par une littérature de catastrophes, post 11 septembre, qui n’aurait jamais existée sans cet événement. La deuxième, avec des cassettes VHS vides, pour signifier l’absence d’images. Les images de la catastrophe ont été tellement diffusées, qu’il n’y a plus besoin de montrer les images que le monde entier garde en mémoire comme une trace indélébile.
Et la troisième, composée d’enceintes posées au sol, restitue le son de New York, enregistré le matin, le soir, l’après midi, dans les rues, le métro…, comme un bruitage cinématographique pour donner le sentiment d’être dans le corps de la ville.


Vous avez réalisé plusieurs pièces avec de véritables barres d’obstacles peintes aux couleurs de différents drapeaux nationaux, est-ce une manière de signifier que le nationalisme est un obstacle ?
Certaines sont en couleurs, d’autres uniquement en noir et blanc. La dernière pièce, que j’ai réalisé pour le Musée National Pablo Picasso de Vallauris, a des inscriptions de textes. L’un d’eux dit « si tu es un ennemi, je te tuerai pour l’argent, si tu es un ami, je te tuerai gratuitement ». Le visiteur est face à une proposition qui ne lui offre aucun choix. Il est face à un obstacle qu’il ne peut ni contourner, ni enjamber, sans prendre le risque de s’écrouler. Et s’il ne prend aucun risque, il reste passif devant l’impasse.
Je suis également entrain de réaliser des barres d’obstacle en cristal, pour une exposition à Lombard-Freid project à New York. Ce matériau ajoute une tension immédiate face à l’obstacle dû à son éminente fragilité. La catastrophe potentielle est sous vos yeux, à portée de main.


J.S : Que représente cette métaphore de l’obstacle ?
MF : Pour moi L’obstacle est une « équation mathématique » en ce qu’elle admet une pluralité des niveaux de lecture. Il devient, tour à tour au sens propre «s’oppose au passage, ce qui gêne le mouvement» et au sens figuré, « s’oppose à l’action, à l’obtention d’un résultat ». Sorti de ce processus définitionnel il devient très vite évident que l’obstacle est avant tout une œuvre, fragile, Instable, toujours menacée d’une éventuelle chute.
C’est un travail de synthèse néo-plastique entre la forme, le fond et la couleur, mon objectif, c’était que l’objet devient le principe même de la proposition esthétique.


J.S : Les couleurs  employées font-elles références à des drapeaux ?
MF : Oui, parfois les couleurs font références à des drapeaux, mais il ne faut jamais oublier qu’une œuvre est avant tout une proposition plastique et esthétique. C’est au public de faire le pas vers ses éventuels déchiffrages.

JS : Votre travail n’est pas radicalement politique, mais joue sur ses symboles, comment définiriez-vous votre approche artistique du politique?
MF : Le fait de venir d’un pays arabe force la question politique d’emblée. Je suis issu d’une zone fichée sur la liste noire américaine et qui est considérée comme dangereuse. Nous sommes dans la décision de l’autre. Cette question existe tout simplement lorsque je voyage avec mon passeport marocain, écrit en arabe de droite à gauche, qui me réserve la file des Autres, le regard suspect de l’immigration et son fantasme du profil terroriste. Dans cette situation je suis dans la question politique.  Elle n’est pas essentielle dans mon travail, mais ce qui m’intéresse ce sont les possibilités de la traduire dans une proposition artistique, dans une esthétique derrière laquelle on peut trouver des liens politiques.
Mais, je ne pense pas qu’on puisse créer une œuvre politique, en revanche on peut utiliser un contexte politique dans lequel l’œuvre peut évoluer.


JS : Quels sont les artistes avec lesquels vous vous sentez proche en terme de démarche, d’attitude ?
MF : Il y a beaucoup d’artistes que je pourrais citer mais qui ne me viennent pas tous à l’esprit. Jackson Pollock, Brian Gysin ou Salman Rushdie, qui par exemple m’a inspiré l’idée de réaliser un remake de Sleep d’Andy Wahrol avec lui pour acteur. Cela fait trois ans que je travaille sur ce projet. J’ai envoyé des lettres à tous ses éditeurs à New York mais sans retour favorable. Je respecte le fait qu’il n’ai pas forcément envie de dormir devant un marocain en train de le filmer. J’ai donc changé le concept et décidé de faire un film de six heures, toujours sur le même scénario que Sleep, mais à partir d’une image de synthèse de son portrait. C’est une fiction autour de lui qui parle de son statut virtuel dû à la fatwa réclamant son exécution. C’est un personnage  qui a vraiment bousculer et changer beaucoup de choses dans le monde arabo-musulman et qui a presque créé l’autocritique dans le monde arabe.

JS : Comment voyez-vous la situation dans le monde arabe aujourd’hui ?
C’est un monde en mal d’archives, où tellement de choses ont disparu que c’est le moteur de son activité actuelle. C’est ce qui explique la dynamique de ville comme Dubaï ou Abu-Dhabi où aujourd’hui on est capable de planter des palmiers en pleine mer, où il y a une volonté tenace de créer et remplir des musées, tel le Louvre ou le Guggenheim.
Le monde arabe est une région où jusqu’à présent il n’y avait que des hôtels vide à 70% à cause du terrorisme.
D'ailleurs j’avais pensé les utiliser comme projet de résidence et envoyer des artistes européens et américains à y séjourner, cela peut être intéressant de regrouper les artistes, les terroristes et les touristes dans un même endroit. À ce moment, je pense que l’art rejoint la politique.
Il reste que cette envie de grands musées n’est pas seulement culturelle, il faut dire aussi que les pays arabes ne pouvant plus avoir des armes de destruction, ni pouvoir les fabriquer pour se protéger, ils leur restent juste l’achat des noms de grands musées qui vont fonctionner dans un futur proche comme des boucliers antimissile. Je doute fort que l’armée Américaine ou Britannique tirera des missiles sur le Guggenheim d’Abu Dhabi, ou que l’armée Française attaquera le Louvre de Téhéran ou de Tripoli. J’imagine même qu’en situation de guerre, la population de ces pays choisira sûrement de se cacher dans ces musées au lieu de courir vers les mosquées. Je sais que cela fait un peu trop science-fiction, mais bon, c’est mon côté Burroughsien.


Propos recueilli par Jérôme Sans, Venise 2007