Les éditions Lowave viennent d’éditer (avec la complicité d’Heure Exquise !) un DVD consacré à Mounir Fatmi ; Vidéoformes, un DVD consacré aux frères Villemin. Une belle occasion de visiter deux univers poétiques très différents et intenses qui prouvent combien l’art vidéo s’intéresse à la multiplicité des sensibilités humaines.
Tête dure (titre générique du DVD de Mounir Fatmi) est un nom qui lui va comme un gant. Un gant de boxe, bien sûr. Kateb Yacine disait que « la poésie est un sport de combat ». C’est en habit de lumières que Mounir affronte l’adversité, la religion, le capitalisme, les pouvoirs. Son habit de lumières, c’est cette langue « autre » qu’il s’acharne à apprendre (Les égarés, 2003), pour devenir un sourire, un poumon (pour respirer et pour crier), un cœur. Oui, il en faut de la tendresse pour combattre avec les images, les mots, les sons, toutes les puissances manipulatrices, tous les système de décervelage. Mounir Fatmi ne donne pas de leçons pour révoltés en mal de révolution prêt-à-porter, il pose des équations à plusieurs inconnues : Qui manipule ? Pourquoi ? Comment ?... A nous de les résoudre… A nous de manipuler les couleurs d’un Rubik’s cube (Manipulations, 2004). Il va nous falloir être astucieux, malins, cohérents, rapides, car si nous n’y prenons garde, des mains noires, gluantes, couvertes de pétrole, vont bientôt tout uniformiser, créer le gigantesque empire de l’ennui, de la désolation, du crime écologique et planétaire organisé, et nous serons tous des oiseaux suffoquant, claudiquant sur des plages pétrolifères, définitivement malades de n’avoir pas su, ou voulu, nous soulever à temps. Ah, voilà le mot juste. Le soulèvement ! Quel plus beau mot pour dire la révolte ? Je me soulève, tu te soulèves… Rien n’arrête celui qui se soulève, pas même cette invention de l’homme, terrible, avilissante : Dieu. D’ailleurs, Mounir ne s’y trompe pas, en introduction de Faces, les 99 noms de Dieu (1999), il cite le génial Montesquieu des Lettres persanes : « Si les triangles faisaient un dieu, ils lui donneraient trois côtés ». Si l’homme a fait dieu à son image, quelle pitoyable image il a de lui-même ! Une instance qui confond l’amour avec la domination, qui promeut la pitié plutôt que la solidarité, une sorte d’Etat tantôt dictatorial, tantôt providence, c’est selon, selon l’état du peuple, selon sa capacité à prendre en main sa propre destinée, à briser ses chaînes. C’est pourquoi Dieu a toujours fait bon ménage avec la police dont la matraque (et là je pense à des textes fameux de Jean Genet où il la compare à leur verge) est bien le signe de qui est le Père, celui qui dicte et fait appliquer les commandements, celui qui fait la pluie et le beau temps. Dans Faiseurs de pluie (2004), Mounir filme une mosquée et une parabole : « Dieu contrôle tout. Si nous commettons une faute, il arrête la pluie, et nous devons implorer son aide à genoux. » L’islam dispose d’une prière collective destinée à faire tomber la pluie, consignée dans l’écrit saint du Hadith. Après les pluies torrentielles qui firent en 1988 plus de cent morts, le gouvernement du Bangladesh a interdit ces prières de masse. Dieu, l’Etat et le Marché (la sainte trinité contemporaine) contrôlent décidément tout.
Il faut décidément beaucoup de tendresse dans la besace-cœur de Mounir Fatmi pour métamorphoser en poèmes ces « morceaux de réel », dont parle Antonin Artaud, et que nous conservons tous dans un coin de nous-mêmes. Comment ne pas s’égarer dans le labyrinthe des images télévisuelles qui banalisent l’horreur qui se joue chaque jour devant nous, sur nos misérables petits écrans ? Dans Dieu me pardonne (2004), il dénonce la société du spectacle, le regard criminel du téléspectateur qui avale la violence quotidienne des puissances répressives sans broncher. Il en jouit, même. Catharsis, quand tu nous tiens !
Des censeurs coréalisateurs
Au cœur du désastre, il ne reste plus qu’une seule véritable arme pour ne jamais ressembler aux monstres contre lesquels nous combattons : l’amour. Faire chanter l’amour avec les cordes des images, avec leurs gémissements de plaisir, avec leurs larmes de joie. En 2002, Nabil Ayouch réalise un film qui sera censuré, Une minute de soleil en moins, à cause de huit minutes de scènes jugées trop érotiques. Ce sont ceux qui ont vu ces images qui interdiront aux autres de les voir. Mounir se saisit de ces « diaboliques » séquences pour les recycler dans une vidéo mémorable, Les ciseaux (2003), qu’il mêle à des images plus ou moins autobiographiques. Les images s’enlacent comme deux corps qui s’aiment. Il les fait siennes. Il les fait nôtres. Comble de l’ironie, les censeurs sont élevés au statut de coréalisateurs, ce sont eux qui ont choisi les images.
Mounir Fatmi combat toujours en détournant à son profit la force de l’adversaire. Cela fait vingt ans que je le connais. Il a du succès. Son œuvre est exposée, primée, un peu partout dans le monde. Le marché de l’art contemporain ne l’a jamais broyé. Fait rarissime ! Il sait encore rire, crier, pleurer, aimer, respirer, chanter, miauler, griffer, murmurer… Il a le cœur tendre et la tête dure.
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