mounir fatmi
 
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Jean de Loisy, 2007
J’aime l’Amérique, hommage à Jacques Derrida.
obstacles   obsatcles
La première fois que j’ai vu le travail de mounir, j’ai pensé à ce que disait Panofsky à propos de l’art du 20ème siècle : si l’art des siècles précédents a toujours consisté à présenter un trésor à la réflexion, à la méditation de l’amateur, l’art du 20ème siècle est un moyen d’intervenir dans le réel. Panofsky pointe ici à la fois une particularité (la transformation d’un art qui cesse d’être trésor optique, ou trésor de sens, pour devenir un « détonateur » dans le monde réel - et le mot est fort quand on connaît le travail de mounir) mais aussi ce qui pourrait être une faiblesse : le danger d’une œuvre qui serait circonstancielle (liée aux circonstances du temps).
En découvrant le travail de mounir à l’exposition Africa Remix de Londres, j’ai réalisé que, au-delà d’une réaction au monde qui nous entoure, ses oeuvres possèdent une composition, une « structure grammaticale » qui leur donne une puissance allant au-delà des circonstances, politiques en particulier, qui les font naître et dans lesquelles il intervient.


La vidéo intitulée « Manipulation » montre un Rubik’s Kub noir cerné d’une bande blanche, évidemment « déconstruite ». Manipulé par des mains, par le jeu, qui reconstitue la bande blanche, il devient un modèle réduit de la kaa’ba. Comme souvent dans les œuvres de mounir l’objet subit une métamorphose, que j’ai trouvée saisissante, physiquement prenante. L’on part d’abord d’un objet très proche de notre esthétique familière de l’art minimal : c’est avant tout une œuvre minimale. Manipulée, elle devient une oeuvre religieuse, une allusion à un monde religieux, qui justement est difficile à manipuler. On passe donc de quelque chose de familier, d’autorisé dans notre univers culturel et optique, à quelque chose d’un autre monde culturel, également familier, mais qui n’est plus « permis » dans le même contexte.
Puis peu à peu, la vidéo montre la poursuite de cette transformation : par la manipulation le Rubik’s Kub se met à couler, et devient de l’or noir. La signification politique, entre le monde du dessus (la Kaa’ba) et le monde du dessous (l’or noir) commence à révéler une autre dimension.
C’est cette dimension qu’on appelle en linguistique un « embrayeur ». La plupart des objets qu’utilise mounir sont des embrayeurs, c’est à dire des matériaux, des dispositifs qui permettent de manipuler différentes significations, qui sont parfaitement circonscrites par l’artiste. Il ne s’agit pas d’un objet polysémique qui changerait de sens selon la lecture qu’on en fait, car l’accumulation de sens deviendrait un non-sens. Cela m’évoque Umberto Eco qui parle d’ « œuvre ouverte » à propos de Pollock : c’est parce qu’il y a équilibre entre composition et décomposition de la structure, entre le laisser-aller de la peinture et la limitation de la dans rythmique de l’artiste autour de l’œuvre, que l’oeure est ouverte, mais pas brouillon. Elle ne perd pas sa signification, car elle renvoie en permanence au geste fondateur de l’artiste qui l’a réalisée.

C’est à cause de cet aller-retour entre une polysémie contrôlée et des objets extrêmement simples, que l’œuvre m’a intéressé, car justement par cette grammaire-là, elle montre qu’elle dépasse les circonstances temporelles de son apparition.
Je prendrai deux ou trois exemples pour vous montrer comment la notion d’embrayeur, à l’image de « manipulation », intervient dans d’autres œuvres.
Il utilise par exemple des bandes de cassettes vidéo. Optiquement, on est dans la biffure, la rayure, la censure. L’objet est simple et minimal, mais il est aussi un objet de mémoire.
Si l’on n’a pas la sensation que cette cassette vidéo est l’image de la crispation d’une civilisation autour de sa mémoire, mais aussi un moyen de « dé-cérébralisation » d’une partie de la population dans un contexte politique particulier, alors on perd une partie du sens.
Lorsqu’il utilise des câbles d’antenne de télévision : ils sont à la fois un moyen graphique de parvenir à une image ou à une écriture, mais également un instrument qui permet plusieurs choses. D’abord, de diffuser une information : une sorte de « vitrail d’aujourd’hui », le câble vidéo ayant quelque part la même fonction que les plombs dans le vitrail médiéval, celle de transmettre des couleurs dans un certain ordre assemblées pour parvenir à une image. Image transmise avec toute la signification politique qu’elle peut avoir aujourd’hui. Mais c’est aussi un instrument de flagellation, de lien, ou d’emprisonnement (des liens qui maintiennent prisonniers d’une situation). Ce sont enfin, peut être dans certaines circonstances, des chapelets, un lien cette fois-ci beaucoup plus mystique avec nos convictions.


Enfin, mounir fatmi utilise souvent des livres ; livres toujours soigneusement choisis, de philosophes, de grands écrivains, et en général des livres qui possèdent une capacité de détonation sociale ou philosophique particulière, qui pour notre société en font des bombes, qui ont modifié notre perception du monde. C’est cette capacité à les utiliser de manière particulière, pour leurs ombres portées, et le paysage qu’ils vont dessiner pour le sens des titres choisis, qui fait que la polysémie s’organise.

Cette polysémie, vous la trouvez de manière évidente dans l’œuvre qui a été présentée ici à la maison rouge : « J’aime l’Amérique ». Dans cette œuvre, le sens « anamorphique » est assez facile à décrypter : lors de la circulation autour du patio, peu à peu un empire se construit, par son symbole de drapeau, et se déconstruit en même temps. L’on comprend également que « J’aime l’Amérique » est aussi une allusion à la fameuse performance « I like America » de Joseph Beuys, où il montrait de façon chamanique, en thérapeute, comment il arrivait à réconcilier, dans un milieu urbain, à l’intérieur de la galerie, l’homme et la nature symbolisée par le coyote.
Mais je voulais parler plus particulièrement des barres d’obstacle elles-mêmes, déjà présentes dans la pièce montrée à l’entrée de l’exposition Africa Remix à Paris, qui l’a fait largement connaître.
Ces obstacles, les mêmes qu’ici mais « enluminés » différemment, faisaient allusion à la progression sociale à laquelle se confronte l’individu : sur le thème de l’Afrique, c’est le combat de l’individu exilé, en exil ou dans une situation temporaire, pour parvenir à telle ou telle situation sociale, pour l’ascension sociale. Mais ces barres faisaient également allusion à l’architecture, celle d’un environnement urbain en « barres », topographie des villes nouvelles qui oblige à contourner ces barres pour atteindre l’immeuble qui se trouve de l’autre côté, et représente un obstacle à la vie sociale. Ces barres sont donc une critique architecturale et métaphore sociale ; ici elles évoquent un empire en construction/ déconstruction selon le point de vue.
Voilà quelques éléments de vocabulaire faciles à comprendre, qui m’ont fait apprécier le travail de mounir fatmi et qui dépasse les circonstances dans lesquelles on l’enferme parfois, celles d’un artiste qui répondrait à des circonstances politiques particulières.


Jean de Loisy, la Maison Rouge, 3 mai 2007