mounir fatmi
 
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Ariel Kyrou, 2007
La « Tête dure » de Mounir Fatmi.
obstacles   dieu me pardonne
Dieu est Tout et son Contraire. Celui qui élève et celui qui abaisse. Le Novateur et le Conservateur. Le Gérant et l’Exalté. L’Antérieur et le Postérieur. Ou, selon ma traduction plus libre, la sainte Cloche qui pardonne et le Banquier qui demande des comptes, l’Étoile du Capital ou la Serpillère de l’Astre ultime…

Mounir Fatmi, lui aussi, est tout et son contraire, mais en minuscules, et à l’échelle de ses œuvres de rien et de tout. Qui ne sont pas rien du tout, mais un moyen de rien pour éclairer le tout de rien. Ou pour explorer le rien du Tout.
Le long de ses images qui, comme les « 99 noms de Dieu », aiment à se contredire, l’artiste avec un petit « a » cultive un visage aux mille faces. Car Fatmi, ce dieu si joliment insignifiant, est un magicien en quête de ses fantômes et des nôtres, en traque des ombres qui combattent au plus profond de notre cerveau, tiraillées entre la religion qui rend con et la consommation qui rend chèvre, le Capitalisme du petit déjeuner et l’Islam du dîner, bref l’abrutissement par défaut ou par excès.

Parfois, je me dis : Mounir Fatmi en fait trop. Je tremble un instant devant ses « Égarés » d’un village paumé, quelque part au Maroc ou ailleurs, debouts, battus par le vent. Je souris aux baskets de l’une, et à la façon dont l’autre s’accoude à un Croissant de l’Islam. Puis je doute : et s’il avait fabriqué tout ça ? Si son art n’était qu’une pose ? Et je réalise, en effet, que ce n’est qu’une pause. Que ce film dessine une prière, sans doute face à La Mecque. Presque un reportage.
J’aime ce presque-là.
J’aime la façon dont Fatmi dessine le faux du vrai, via le vrai du faux.
J’aime les implosions d’images toutes pornographiques de « Dieu me pardonne ».
J’aime la soif d’amour de ses « Ciseaux » qui se jouent de la censure.
J’aime les « Manipulations » poli sensées, poli sensuelles et poli insensées de son Rubik’s Cube, symbole d’une logique occidentale qui se peint de pétrole. Et qui se retourne en son contraire par la grâce d’un éclair de la Kaaba, tombeau de la Pierre Noire parsemé de populace qui transforme paradoxalement ce Cube logique en symbole illogique de quelque secte boursière.
J’aime les ectoplasmes de « Commerciale », en particulier celui qui passe la porte transparente du supermarché avec des chaussures à la main, sans percevoir lui non plus le Cube noir à la bande blanche, incarnation de son, de notre cerveau abîmé.
J’aime l’ambivalence des « Faiseurs de pluie », quand Fatmi s’empare de la soutane libertaire d’un Bill Viola qui aurait été déchiré par les flammes ambigües de l’Islam contemporain. Car j’adore les images accélérées de ce minaret, surplombant une immense antenne parabolique. J’adore son chant de prière sur fond d’antennes TV, faisant briller le linge qui pend entre la terre technologique et le ciel mystique.
J’adore ? Oui. Ou je déteste, ce qui revient au même, tant que ces films fort spirituels secouent mes circuits intérieurs comme l’artiste semble lui-même secoué par ses propres circonvolutions. Tant qu’ils réussissent à briser ma tête d’œuf – dur bien sûr.
Car les images de Fatmi sont trouées, livrées à mille et une interprétations. Au grand dam du critique qui se voudrait objectif, ce crétin, elles forcent l’imaginaire de chacun et m’obligent à lire en mon esprit ces milliards de clichés qui ne m’appartiennent pas.
Mounir Fatmi n’est pas drôle, il a beaucoup d’humour.
Désormais, j’en suis certain : tel un dieu sans ses majuscules, ce cosmopolite né à Tanger sous une capote musulmane puis nourri de nos Pains et Jeux occidentaux est vraiment tout et son contraire. Sauf, qu’à l’instar de Socrate, ce créateur-là sait bien qu’il ne sait rien. Mais diable que ce rien est fascinant. Tout est son contraire.

Ariel Kyrou