mounir fatmi
 
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Evelyne Toussaint, 2006
Tête dure/Le Cogito de Mounir Fatmi.
tête dure   tête dure
     

Peint à même la paroi du mur, un calligramme noir, dont les entrelacs de courbes et contre-courbes enserrent les chiffres de 1 à 6, s'inscrit en place de cerveau dans le dessin d'un crâne dont le profil est tracé à la peinture noire sur un fond blanc. En dessous figure la libre traduction d'un fragment du verset du Coran en partie calligraphié dans cette Tête dure de Mounir Fatmi :  Est-ce qu'ils se ressemblent, ceux qui savent et ceux qui ne savent pas ?

Une topographie des représentations

À la manière de l'ancienne phrénologie, les chiffres arabes de Tête dure pourraient désigner, ainsi claustrés dans cet étrange cerveau-écriture, les lieux du désir, de la peur, de l'espoir, de la haine ou de la  mélancolie, ou bien les sites régissant la mémoire et la créativité, activant la foi ou l'athéisme, la compassion ou la misanthropie, l'envie de vivre ou celle de préférer ne pas. Ainsi, au tout début du XIXème siècle, Franz Josef Gall s'employait-il à spatialiser l'esprit, localiser dans le cerveau ce qui commande la foi autant que la parole et la marche, à lier le savoir et la croyance à l'anatomie. Après Descartes, qui affirmait déjà que c'est par la glande pinéale que l'âme se trouve unie à toutes les parties du corps , Gall avait répertorié le "centre de l'esprit métaphysique", identifiant la place du spirituel dans le corporel.
De la phrénologie et de la physiognomonie, on connaît les dérives triviales (la bosse des maths et celle du commerce) ou abjectes (l'eugénisme et les pires dérives génocidaires). Àcet éclairage, Tête dure donnerait brutalement à voir la cartographie du conditionnement des cerveaux, la topographie de l'endoctrinement idéologique mis en place de Vérité par les totalitarismes de tous bords.
Il appartient aujourd'hui à la neuroscience d'observer les cellules et les fibres nerveuses, leurs signaux électriques et chimiques, de comprendre l'architecture des réseaux de neurones, pour "formuler en termes nouveaux le problème de la physiologie de la pensée et de la vérité" explique Jean-Pierre Changeux . Ce neurobiologiste évoque Platon et Aristote, Kant, Bachelard, Descartes, Condorcet, Bergson ou Lévi-Strauss, mettant en lien l'histoire des idées philosophiques et l'histoire des sciences, précisant qu'aujourd'hui le fonctionnement du cerveau est observé "sans aucune référence à une quelconque métaphysique spiritualiste" , afin de mettre au jour les mécanismes physiologiques de construction de toutes nos représentations du monde, en observant le fonctionnement du réseau neuronal selon un mode de connaissances "universel et objectif" à large distance des "mythologies religieuses" . En cela la science, après Copernic et Darwin, s'attaque aux fausses croyances.

L'histoire des idées – sciences et philosophie confondues – se constitue en effet d'un flux continu de certitudes se succédant et se destituant, avec quelques heureuses émergences de doutes salvateurs occasionnant parfois, trop rarement en fait, l'abandon de fausses évidences. "Où passe la ligne de démarcation entre 'croyances' et 'vérités établies', entre opinion et connaissance scientifique ?" s'interroge Jean-Pierre Changeux . Il s'agit bien, et cela fait en partie l'objet de la peinture polysémique de Mounir Fatmi, d'une question de légitimation.

Vérité et légitimité

Dans La condition postmoderne, Jean-François Lyotard analyse les conditions de légitimation des savoirs . Le savoir scientifique, écrit-il, "n'est pas tout le savoir, il a toujours été (…) en conflit avec une autre sorte de savoir, que nous appellerons pour simplifier narratif" . Le philosophe rappelle qu'en Occident, depuis Platon, "le droit de décider de ce qui est vrai n'est pas indépendant du droit de décider de ce qui est juste", la légitimation de la science étant ainsi adossée à celle de la loi . Il constate aussi le nouage du savoir et du politique à partir de la question : "Qui décide ce qu'est savoir ?". L'exigence méthodologique des scientifiques l'emportant sur l'absence de validation rationnelle de la pensée religieuse par la vérification et la falsification au sens de Popper est mise en échec par les lacunes de la connaissance rationnelle – par exemple l'origine de la conscience, dont on ne sait encore rien –, confortant les religions dans leur discours donnant à croire sinon à penser. Il n'est que de constater la résurgence actuelle des théories créationnistes aux Etats-Unis contre l'évolutionnisme darwinien pour confirmer l'actualité du débat. Lyotard constate que le savoir narratif considère le discours scientifique "comme une variété dans la famille des cultures narratives" alors que le savoir de la science dénonce sans concessions l'absence de preuve des énoncés narratifs relevant "de préjugés, d'ignorances, d'idéologies" .
La science et la religion, l'une et l'autre en quête de sens, opposent d'une certaine manière "ceux qui savent" et "ceux qui ne savent pas", chacune se réclamant évidemment de faire partie des premiers .
La religion, du moins si l'on retient l'étymologie de Tertullien, serait à même de relier (religare), de faire lien social. Il faut bien constater qu'elle rassemble, d'une certaine façon, ceux qui se ressemblent par leur même manière de se rassurer face à la peur de la mort et aux souffrances de la vie en adhérant à une même croyance. Par là même, d'ailleurs, elle sépare les fidèles des infidèles, les adeptes des exclus, forgeant une appartenance identitaire (juive, catholique, musulmane, etc.) à même de justifier les crimes de l'Inquisition, des Croisades, des guerres de religion ou des fatw? meurtrières, de prôner l'extermination de ceux "qui ne savent pas" afin que l'emporte sur tous les autres le Dieu le plus Dieu. Il lui faudra pour cela entretenir la peur et la haine, et bien entendu condamner la science dès lors qu'elle se risque à contredire le dogme. Comme le montre l’histoire, le respect des droits de la personne est loin d'être inhérent à pensée religieuse.
Jean-François Lyotard constate, lorsqu'il écrit La condition postmoderne, qu'il n'est plus opportun d'opposer l'idée d'une société formant un tout organique et fonctionnel, visant à l'optimisation des performances et à ce qu'Horkheimer appelait "la paranoïa de la raison" , à une autre conception optant pour la représentation d'une société divisée, le choix d'une théorie critique et du principe de contestation . Dès lors, le modèle  adéquat serait celui "d'une atomisation du social en souples réseaux de jeux de langage" en acceptant le principe "de la pluralité de systèmes formels et axiomatiques" . Cependant, face à la montée des fondamentalismes à laquelle nous sommes confrontés aujourd'hui, à ce qu'il faut bien regarder comme un retour du religieux confirmant, comme l'avait entrevu Freud, "l'avenir d'une illusion" , force est de constater qu'il y a des grains de sables dans les rouages des jeux de langage dont la mobilité se trouve sérieusement entravée par la tentation d'un retour violent à quelque vérité unitaire et totalisante prônant la légitimation de la terreur et l'exclusion des individualités contestataires.
Alors que la science est largement menacée de subordination aux systèmes économiques du fait de ses propres besoins de financement et des formidables enjeux – en matière de pouvoir et non évidemment de vérité – que représentent les retombées financières de ses applications, science et croyance, sous forme de scientisme pour l'une et d'obscurantisme pour l'autre, sont ainsi toutes deux menacées de devenir dogme. Il est donc opportun, avec Amin Maalouf, de rappeler qu'aucune doctrine "n'est, par elle-même, nécessairement libératrice", que "toutes ont du sang sur les mains, le communisme, le libéralisme, le nationalisme, chacune des grandes religions, et même la laïcité" .
Le savoir scientifique comme le savoir narratif ne sont finalement légitimés qu'autant qu'ils peuvent, pour reprendre une formulation de Jean-François Lyotard qui s'actualise dans les expérimentations de certains artistes actuels, "permettre à la moralité de devenir réalité" .

Des identités meurtrières aux identités plurielles

Avec cette peinture murale minimaliste et radicale, Mounir Fatmi décolle jusqu'à l'os les strates de quelques unes des représentations qui constituent nos identités occidentales ou orientales, profanes ou religieuses.
S'il existe une spécificité de l'art critique actuel, ce n'est assurément pas d'être "chrétien", ou  "musulman", ou "juif", pas plus qu'africain ou occidental, ou de quelque appartenance identitaire dont l'Art s'est depuis longtemps prévalu. Ce n'est pas non plus de croire que la démarche artistique est identique à la démarche scientifique car il serait aisé de démontrer que le parallèle est peu pertinent. Ce qui pourrait vraiment être la marque de la postmodernité artistique, c'est une certaine capacité à observer les vérités en tant que représentations, en tant que jeux de langage commandant une organisation sociale, politique et religieuse.
C'est la singularité de ce que l'on pourrait définir comme "un discours de l'artiste", celui de Mounir Fatmi et de quelques uns de ses pairs, que d'être à une place de déconstruction permanente où toute certitude est susceptible d'être remise en question. Il y a urgence, pour l’artiste critique comme pour tout intellectuel, à ne pas laisser la propagande remplacer l'analyse critique, à ne pas laisser asservir la pensée au religieux ou à l'économique, à mettre au jour les surdéterminations religieuses, économiques, esthétiques ou langagières, afin de refuser certaines formes de soumission, et notamment celles qui relèvent des intégrismes et de l'intolérance en général.
Dans ce lieu enfin conquis où l'art a perdu sa majuscule pour gagner en multiplicité et en mobilité, en éthique aussi, l’enjeu est bien de laisser place aux possibilités de transformation, aux rencontres et aux métissages, à la mémoire et à la création. Il s'agit de quitter ces "identités meurtrières" que dénonce Amin Maalouf, pour des identités plurielles. Il faudra peut être enfin s'essayer à accepter d'être mortels, et mettre à l'épreuve la conviction volontariste que la finitude annoncée n'empêche en rien de penser, d'aimer et de créer. Ce projet confère à la fonction critique de l'art, pour fragile qu'elle soit, toute sa légitimité,  car, pour citer à nouveau Amin Maalouf, "Personne n'a le monopole du fanatisme et personne n'a, à l'inverse, le monopole de l'humain" .
En conclusion à L'Homme de vérité, Jean-Pierre Changeux en appelle à un savoir scientifique qui "favorisera la tolérance et le respect mutuel" et permettra – c'est aux propos d'un penseur "philosophiquement agnostique", Paul Ricœur , qu'il fait ici référence – d'atteindre "la vie bonne, avec et pour les autres, au sein d'institutions justes" . Certaines fonctions de l'art peuvent aussi agir dans ce sens.

Un cogito postmoderne

Par la présence picturale de ce verset du Coran aux allures de koan, le Verbe est ici en place du néant dans un crâne ouvert, comme il se doit pour un squelette, mais dont la transparence se trouve quelque peu encombrée par cette curieuse anamorphose de l'absence. Vus ainsi c'est un fait, une fois mort, ils se ressemblent, ceux qui savent et ceux qui ne savent pas, et d'ailleurs ce qu'ils ont su ou pas, cru ou pas, importe peu, pour autant que l'on en puisse voir et qui atteste désormais de leur inexistence. Tête dure, où se mêlent les codes visuels de deux traditions monothéistes, le dessin et l'écriture, l'analogique et  le symbolique, avec ce crâne quelque peu sarcastique, dont on ignore l'identité, que l'on sait seulement ici habité par une parole arabe, propose une version contemporaine, sans moralisme ni injonction de carpe diem, du thème des vanités.
Qui parle ? Dieu ? La Mort ? Mounir Fatmi ? Celui-ci, commentant son travail, s'approprie en la détournant la formule de conversion "Il n'y a pas d'autre divinité que Dieu, et Muhammad est le messager de Dieu" pour préférer penser qu'"Il n'y a de Dieu que Dieu" . Le concept de Dieu se conçoit dès lors comme une tautologie dont, en l'absence de métalangage, on ne peut rien savoir et qu'il serait enfin temps de taire, avec quelques autres sujets de perplexités philosophiques, l'idée d'être par exemple, celle d'âme immortelle, ou d'origine du monde, comme le suggère Ludwig Wittgenstein .
Tête dure, interrogeant les conditions de sujet, de réalité et de représentation, prend "la légitimité comme référent du jeu interrogatif" , selon un dispositif qui fait style dans le travail de Mounir Fatmi, à la manière des conteurs qui ne revendiquent pas quelque autorité sur les récits qu’il transmettent, mais, pour mieux interroger l'ordre auquel ces derniers appartiennent, privilégient le déplacement, la décontextualisation. Ici, pourtant, ce crâne anonyme en place de narrateur confère à l'artiste la place de sujet de la narration. Né en 1970 à Tanger, au Maroc, Mounir Fatmi s'est révolté, dès sa petite enfance, contre un environnement familial, social et culturel oppressif, hostile à sa demande d'explications (pourquoi la circoncision, pourquoi les femmes voilées… ?), à son désir de liberté et son besoin de débats d'idées. Critiquer l'idéologie en vigueur, refuser l'assujettissement et revendiquer la parité entre père et fils, hommes et femmes, dirigeants et administrés, s'inscrit donc dans un cheminement intellectuel, traduisant des options philosophiques et politiques, mais relève avant tout d'une nécessité fondamentale en lien avec la vie de l'artiste. À l’origine, il y a un conflit, une souffrance, la rébellion à un père autoritaire refusant tout dialogue, dont les énoncés furent uniquement prescriptifs (Tu te soumettras au grand récit de la loi coranique), et évaluatifs (Tu n'es pas celui que je veux que tu sois) . En 1993, alors qu'il reçoit le premier prix de la troisième rencontre de la jeune peinture marocaine, Mounir Fatmi  se déclare "symboliquement mort" dans une interview au journal L'opinion . Cette parole, instaurant son exil vers la France, ponctue sa décision de quitter les conditionnements familiaux, intellectuels, religieux, politiques et esthétiques de son pays d'origine pour échapper aux mécanismes de renforcement et de perpétuation d'un système insupportable, ancré, comme Pierre Bourdieu l'a mis en évidence en Afrique du Nord et ailleurs , sur la domination masculine.
Il faut à un artiste, comme à chacun, vivre avec son histoire puisque le langage qui nous précède et nous constitue, qui nous fait conscients d'être mortels, perpétuellement séparés et parfois solidaires, qui influe sur notre identité sexuelle et nos désirs, véhiculant aussi bien le savoir que la croyance, la science que la foi, marque nos corps et nos pensées. Cogito, ergo sum, constate Descartes dans son Discours de la méthode, que Jean-François Lyotard qualifie de "roman de formation" .  Avec l'obstination de ceux dont on dit, justement, qu'ils ont la "tête dure", et qui croient davantage aux jeux de langage qu'aux grands récits, Mounir Fatmi invente un Cogito postmoderne : "Je pense, donc je continue" . La production artistique ne se réduit plus, dès lors, à être objet de jouissance ou de sublimation, mais, critique et poétique, devient processus de résistance en même temps que création de soi pour le regardeur, qu'il soit artiste ou spectateur.

1 Il s'agit d'un extrait du verset 9 de la Sourate Az-zoumar : "(…) Sont-ils égaux, ceux qui savent et ceux qui ne savent pas ? (…)", librement interprété par Mounir Fatmi.
2 Franz Josef Gall (1758-1828) dressa une cartographie des protubérances du crâne humain, associant chacune à des dispositions particulières. Le terme "phrénologie" a été forgé par son disciple G. Spurzheim (1776-1832). Les travaux de Gall avaient été précédés par ceux de Johann Kaspar Lavater, qui avait localisé dans son Essai sur la Physiognomonie les parties du crâne régissant la vie spirituelle et intellectuelle.
René Descartes. Passions de l'âme. Paris : Hatier Boivin, 1955, Article XXXI, p. 21
Jean-Pierre Changeux. L'Homme de vérité. Paris : Odile Jacob, 2004, p. 11
Idem
, p. 48
Idem, p. 299 et p. 326.
3 Idem, p. 8
4 Jean-François Lyotard. La condition postmoderne. Paris : Les Editions de Minuit, 1979
5 Idem, p. 18
6 Idem, p. 20
7 Jean-Pierre Changeux constate que le problème de l'origine de la conscience reste entier et "constitue l'un des défis scientifiques majeurs de notre temps". Op. Cit.  p. 101
8 Idem, p. 48. L'auteur fustige alors – et sa position sur la question est encore assez isolée –  "l'impérialisme culturel depuis les débuts de l'Occident".
9 On pourrait se souvenir par exemple de la position autoritaire de Jung, affirmant "je ne crois pas, je sais" (Jung parle), tandis que Freud regrette que son disciple-dissident "rêve les yeux ouverts".
10 M Horkheimer. Eclipse de la raison, Payot, 1974, p. 191, cité par Jean-François Lyotard, op. cit. p. 27
11 Jean-François Lyotard. Op. cit. p. 29
12 Idem, p. 34 et p. 72
13 Sigmund Freud. L'avenir d'une illusion. Paris : PUF, 1995
14 Amin Maalouf. Les Identités meurtrières. Paris : Grasset, 1998, p. 62
15 Jean-François Lyotard. La condition postmoderne, op. cit., p. 60
16 Amin Maalouf. Les Identités meurtrières. Op. cit., p. 62
17 Paul Ricœur. La critique et la conviction. Paris : Calmann-Lévy, 1995, p. 227.
18 Jean-Pierre Changeux. L'Homme de vérité, op. cit., p. 368.
19 Mounir Fatmi. Entretien inédit Mounir Fatmi / Evelyne Toussaint, juillet 2006
20 Ludwig Wittgenstein.
21 Je sors ici de son contexte une phrase de Jean-François Lyotard. Idem, p. 43
22 Entretien inédit Mounir Fatmi / Evelyne Toussaint, août 2006
23 Voir, pour davantage d'informations : Evelyne Toussaint, Odile Biec, Nicole Brenez. Mounir Fatmi. Le Parvis, centre d'art contemporain / Centre d'art contemporain intercommunal, Istres / Un, Deux… Quatre Editions, 2005
24 Pierre Bourdieu. La domination masculine. Paris : Seuil, 1998, notamment p. 116
25 Jean-François Lyotard. La condition postmoderne. Op. cit., p. 51
26 Mounir Fatmi. Entretien inédit Mounir Fatmi / Evelyne Toussaint, juillet 2006

Tête dure/Le Cogito de Mounir Fatmi.
Evelyne Toussaint, septembre 2006
Maître de conférences en histoire de l'art contemporain, Université de Pau et des Pays de l'Adour.