mounir fatmi
 
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Tarek El Haik, San Francisco, 2003
Fragments et solitude.
Solitude and fragments.
Fragments et solitude.   Fragments et solitude.
     
J’ai découvert l’œuvre de Mounir Fatmi il y a quelques années alors que j’étais conservateur pour un programme de courts métrages expérimentaux marocains pour la Cinémathèque de San Francisco. Il n’a pas fallu plusieurs projections pour repérer dans sa singulière vidéographie une large gamme de stratégies formelles dérangeantes et un avant-gardisme plutôt inhabituel. Il est certain que ces stratégies représentent un changement audacieux lorsqu’on considère la prudence du cinéma marocain, et en effet, une simple critique de l’œuvre de Fatmi devient inéluctablement en une critique culturelle interne et une évaluation de la pratique filmique et vidéo au Maroc. La pédagogie du cadre non-totalisante de Fatmi, pour reprendre l’expression de Gilles Deleuze, rend compliquées les définitions étriquées et les revendications officielles d’une identité marocaine, et nous pousse à repenser les catégories anthropologiques généralement associées au Maroc. Autrement dit, l’œuvre vidéo de Fatmi met en avant les paradoxes bien connus relatifs au fait de coller une étiquette et au sentiment d’appartenance, en ce sens que d’un côté, elle évite de se faire englobée dans une communauté (filmique) marocaine imaginée et re-imaginée, et dans une tradition cinématographique nationale, et de l’autre, elle persiste à errer près des ombres figuratives de cette communauté. En ce sens, je considère l’œuvre de Fatmi comme une humble tentative, et non comme une quête héroïque, de se libérer du spectre de ses origines, le spectre de la nation et de sa langue, de son sexe, de son dieu et de son histoire officiels. Une œuvre profondément moderne du fait qu’elle affiche une attitude intrépide, bien que vouée à des échecs répétés, vis-à-vis de la bâtardise.

Les vidéos de Fatmi, minutieusement élaborées, suggèrent une autre problématique en abordant méticuleusement les sujets suivants : accessibilité, illettrisme, et tension entre les formes "mondiales" et "locales" de consommation d’images. Cependant, l’intégrité et l’espace créatif de l’artiste semblent être épargnés grâce à un mode autobiographique complexe et un positionnement marginal et chorégraphique qui sape les modes d’identification habituels, les utilisations académiques de la technologie, et tout un tas d’autres contraintes subjectives. Fatmi compose une vidéographie vernaculaire. Prenons par exemples les titres suivants : SURVIVAL SIGNS ou L’ALPHABET ROUGE. Son choix de titres n’est pas innocent et montre clairement les aspects politiques et éthiques de la communication et de l’in/commensurabilité dans un contexte socio-politique très spécifique, et s’engage en faveur d’une langue radicale. Ses questions : "Comment est-ce que je parle ?" et "A qui puis-je parler ?" "Qui ne veut pas que je parle ?"


Le spectateur trouvera dans certaines de ses vidéos différents procédés (techniques d’écriture expérimentales, citations, questions propres à l’interview) qui renvoient aux travaux d’A. Kilito, M. Dib et d’autres sociologues maghrébins qui se sont toujours battus pour émanciper le langage de son étayage officiel, voire officialisé. Dans la préface du célèbre numéro des Temps Modernes du Maghreb (5 octobre 1977), Khatibi et ses disciples adoptèrent une définition provocante du mot (alors "impensable") "radical" qui s’étend entre deux tendances enfouies dans les recoins sémantiques du terme : l’une étant la "racine", l’autre la "rupture".

"PARLE, PARLE, PARLE, PARLE,
QUE JE PUISSE TE VOIR.
TOUT AU FOND DE LA BOUCHE,
LA LANGUE N’EST QU’UN MUSCLE,
TOUT COMME LE SILENCE."

Le rôle de l’artiste marocain en contradiction avec son contexte culturel est une des questions implicitement soulevées par l’œuvre de Fatmi. Par conséquent, cette dialectique crée une tension qui se traduit par une solitude marginalisante, thème primordial de son œuvre. En visionnant ses vidéos à plusieurs reprises, un certain nombre de tropes récurrentes qui évoquent un état de dés-intégration se dévoilent: murmures, une voix-off à la première personne timidement cachée, multiples couches de séparation entre le réalisateur de vidéos et le témoignage audiovisuel, présence de l’apparemment banal à l’écran, natures mortes, portraits décentrés, ralentis, énonciation fragmentée, paroles, et un usage restreint de mots. En somme, ces procédés forment une stratégie d’ambivalence qui se greffe sur une épaisse couche d’immobilité, et les vidéos de Fatmi semblent battre au rythme du souvenir, de la réflexion, suspendues à une incertitude méthodique, à une subjectivité provisoire.

L’œuvre de Fatmi déclenche une forme d’exil paralytique, indépendant de tout déplacement géographique, comme cet état d’esprit est (apparemment) éprouvé à l’intérieur des frontières marocaines, piégé par le discours moral de la société civile. Par exemple, l’utilisation régulière du ralenti dans plusieurs oeuvres indique probablement une volonté de créer des refuges temporels, une stratégie pour limiter la compression spatio-temporelle associée à l’uniformisation globale de l’émotion, de la distinction esthétique, du désir, c’est à dire de la matière première qui constitue identité et différence, le "moi"et l’ "autre".

[Murmuré sur des images montrant un Paul Bowles silencieux lors d’une conférence de presse à Tanger.]

"JE VEUX DES MOTS
QUI ACCUEILLENT L’ETRANGER
DANS SON PAYS D’EXIL,
DES MOTS QUI REVIENNENT DE L’EXIL,
DES MOTS QUI RESSEMBLENT A CET EXTRAORDINAIRE ETRANGER. "

Fatmi lutte avec deux violentes alternatives sans jamais les envisager : l’abdication d’une identité reçue et la construction, après avoir fait table rase de cette identité, d’une subjectivité neuve. Cette dialectique de la solitude met en rapport un sentiment d’être piégé et une farouche détermination à créer un sujet viable "pour vivre dans des sens et des corps [et des images] qui ont une chance dans un futur" (Haraway 1991, p 187).


Fatmi montre la relation complexe entre forme et sentiment d’appartenance, et utilise une foule de procédés rhétoriques pour exprimer un état d’aliénation (artistique). Par exemple, les images scientifiques, comme les ultrasons, sont récurrentes dans son œuvre. Signifiants d’un état liminal, entre conception et naissance, dans les interstices de la société marocaine, ses ultrasons expriment la tension entre une sensibilité esthétique radicale et les formes dominantes de production et de consommation d’images au Maroc. Ses vidéos fonctionnent donc comme des signes diacritiques qui bouleversent l’ordre établi des textes socioculturels dans un effort pour créer de nouvelles lectures et significations. Dans SURVIVAL SIGNS, par exemple, le spectateur ressent des images de mutilation, des animations de doigts amputés, des images qui dénoncent l’autocensure et autres formes intériorisées du contrôle exercé par la sphère sociale.

Alors que le problème de l’expression de soi est central dans la méthodologie de Fatmi, on ne peut interpréter ses vidéos comme étant complaisantes, ni leur reprocher d’être trop distantes de leur contexte de création. C’est pour cela qu’elles sont si différentes d’un bon nombre d’oeuvres auto-ethnographiques. De manière généalogique, ses vidéos sont consacrées à une histoire du présent et pousse leur public à examiner des procédés politiques de subordination et de domination de plus grande envergure. Il excelle notamment dans ce domaine dans SURVIVAL SIGNS. Cette vidéo, qui se présente de prime abord comme une prise de position intellectuelle et une réflexion sur le langage, se révèle, petit à petit, être un hommage émouvant et s’identifie aux enfants irakiens dont "les langues ont été coupées". Quand la conclusion éclate à l’écran sous la forme du message textuel suivant, "Sept ans après que les armes se soient tues au matin du 28 février 1991, la guerre du Golfe continue", même le plus sceptique des spectateurs est forcé de faire face à l’injustice et à la tragédie humaine causées par les sanctions imposées à l’Irak par les Etats-Unis. En entremêlant et en conciliant avec succès des moyens théoriques (auto-référentiels) et un appel à l’action politique, Fatmi transforme la pratique de la vidéo en ce qu’on pourrait appeler un acte de double intervention.

Ces notes fragmentaires tentent d’esquisser les contours de l’œuvre de Fatmi, et font suite à un travail plus général de recherche sur l’exil tel que vécu par beaucoup d’artistes marocains qui, en tant que migrants internes, négocient et contestent leurs modernités. Mounir Fatmi mérite à coup sûr cette tentative. Ses vidéos invitent le spectateur à réexaminer les théories conventionnelles de l’exil, et c’est sans risque que l’on peut prétendre que les vidéos de Fatmi fonctionnent comme des textes ethnographiques nourris par un vrai travail d’auteur critique (une définition provisoire de l’auto-ethnographie). Peu d’artistes vidéo marocains montrent cette tendance particulière à désarticuler les habitudes visuelles dominantes et à inaugurer une si rare attitude critique envers le présent, une étape nécessaire pour imaginer un Maroc radical.

"TOUS LES FRAGMENTS DU MONDE
NE FORMERONT QU'UN SEUL MOT
TOUS LES MOTS DU MONDE
NE PEUVENT PARLER DE SOLITUDE."



Fragments et solitude.

Tarek El Haïk


D’après le titre d’une oeuvre de Mounir FATMI, FRAGMENTS ET SOLITUDE, un essai tendre et méditatif qui crée des tranches de vie à partir de films personnels qui contiennent des images de la femme et du père de FATMI et de l’écrivain Paul BOWLES (qui reste silencieux tout au long du film).

texte paru sous le titre "Intoducing the video work of Mounir Fatmi" dans Frameworks, n°43, 2002, New-York

Tarek Elhaik a été co-conservateur pour le Festival du Film Arabe de San Francisco de 1998 à 2000 et a été conservateur au Centre d’Etudes du Moyen-Orient de l’université de Californie à Berkeley de 2000 à 2002. Il a enseigné le Cinéma Arabe à l’université d’Etat de San Francisco, et fait actuellement un doctorat en anthropologie socioculturelle à l’université de Californie à Berkeley.
  Introducing the Video Work of Mounir Fatmi
I became acquainted with the work of Mounir Fatmi a few years ago while curating a program of Moroccan experimental shorts for the San Francisco Cinematheque. It did not take repeated viewing to locate a wide range of unsettling formal strategies and a rather unusual avant-gardism in his singular videography.To be sure, these strategies constitute a daring move considering the cautious nature of Moroccan Cinema, and indeed a mere criticism of Fatmi's work inevitably transforms into an internal cultural critique and an assessment of the practice of film and video making in Morocco. Fatmi's non-totalizing pedagogy of the frame, to borrow a phrase from Gilles Deleuze, complicates narrow definitions and official claims of 'Moroccanness' and ushers a rethinking of anthropological categories commonly associated with Morocco. Said differently, Fatmi's video work foregrounds the all-too known paradoxes of naming and belonging, in that, on the one hand, it eludes integration into what is imagined and re-imagined as a Moroccan (film) community and a national cinematic tradition, while on the other it persists in roaming agonistically nearby its representational shadows. In this sense, I find Fatmi's work to be a humble and non-heroic attempt to cast off the specter of origins; indeed, the specter of the nation with its official language, gender, god, and history. Profoundly modern by displaying a fearless —though bound to repeated failures—attitude towards bastardy!!

Fatmi's carefully crafted videos suggest another problematic by painstakingly addressing concerns of accessibility, illiteracy, and the tension between 'global' and 'local' forms of image consumption. Nonetheless, the artist's integrity and creative space seem to be spared by way of both a complex autobiographic mode and a choreographed marginal positioning that interrupts ascribed modalities of identification, official uses of technology, and a host of other subjective constraints. Fatmi composes a vernacular videography. Take for instance the following titles: SURVIVAL SIGNS or THE RED ALPHABET. Fatmi's choice of titles is not incidental; it clearly points to the politics/ethics of communication and in/commensurability in a very specific socio-political context and endeavors toward the inscription of a radical tongue. His questions : 'How do I speak?' and 'Who can I speak to ?' 'Who does not want me to speak to you ?'


The viewer will find in some of his videos several devices—experimental writing techniques, citations, interview questions—referring to the work of A. Kilito, M. Dib and other Maghribi social theorists who have consistently labored to emancipate language from official(ized) underpinnings. In the preface of the celebrated issue of Les Temps Modernes du Maghreb, Khatibi and al. embraced a provocative definition of the (then 'unthinkable') word 'radical' that straddles two tendencies buried in the semantic recesses of the term : one toward the 'root' and the other pulling toward 'rupture' (1977. October, 5).

'SPEAK, SPEAK, SPEAK
SPEAK SO THAT I CAN SEE YOU.
DEEP IN THE MOUTH,
THE TONGUE IS NOTHING MORE THAN A MUSCLE, SO IS SILENCE.'

The role of the Moroccan artist at odds with his cultural context is one among several questions implicitly raised ill Fatmi's work. Consequently, this dialectic produces a tension that translates into a marginalizing solitude, which is an overriding feature in his work. Repeated viewving of his videos reveals a number of recurrent tropes evoking a state of dis-integration : murmurs and a shyly hidden first-persoll voice over; multiple layers of separation between video maker and audio-visual evidence; framing the seemingly trite; still lives; decentered portraits; slow motion; fragmented enunciation, utterances and a spare use of words. In sum, these devices operate a strategy of ambivalence grafted on a thick layer of immobility and silence. An homage to ordinary things and other micro-historical traces, Fatmi's videos seem to be pulsating at the pace of remembrance, of reflection, suspended on a methodical uncertainty, a provisional subjectivity.

Fatmi's work activates a form of exilic paralysis independent of geographic displacement as this frame of mind is (apparently) experienced within the boundaries of Morocco, ensnared by the moral discourse of societe civile. For instance, the consistent use of slow motion in several works may indicate a will to create temporal shelters as a strategy to curb the space time compression associated with the globalization of affect, aesthetic distinction, desire, i.e. of the shear material constitutive of identity and difference, of 'self' and 'other'.

[Whispered over footage of Paul Bowles (silent) during a press conference in Tangiers. ]


'I WANT WORDS WHICH WELCOME
THE FOREIGNER IN HIS COUNTRY OF EXILE,
WORDS WHICH RETURN FROM EXILE,
WORDS LIKE THIS EXTRAORDINARY FOREIGNER.'

Fatmi wrestles with two violent alternatives while never envisaging either one : the abdication of one's ascribed identity and the construction of a new subjectivity from a tabula rasa. This dialectic of solitude articulates both a sense of entrapment and a fierce determination to compose a viable subject 'in order to live in meanings and bodies [and images, my emphasis] that have a chance for a future' (Haraway 1991,187). Fatmi points to a complex relation between form and belonging, and mobilizes a host of rhetorical devices to convey a state of (artistic) alienation. For instance, scientific images such as ultrasounds are a constant in his work.


Signifiers of a fragile and uncertain liminal stage, between conception and birth and performed in the interstices of Moroccan society, Fatmi's ultrasounds convey the tension between a radical aesthetic sensibility and prevailing forms of image production/ reception in Morocco. His videos therefore function as diacritic signs that disrupt imposed socio-cultural texts in an effort to generate new readings and meanings. In SURVIVAL SIGNS for example, the viewer experiences images of mutilation, animation of amputated fingers, images that argue against self-censorship and other internalized fonns of social control.

While the guestion of self-expression is central to Fatmi's methodology, his videos cannot be construed as self-indulgent nor can they be accused of being divorced from their context of production. For this reason they stand in sharp distinction to a number of autoethnograhic works. In genealogical fashion, his videos are committed to a history of the present and collectively engage the audience to probe larger political processes of subordination and domillation. He is particularly brilliant in doing so in SURVIVAL SIGNS. This video, presented first as an intellectual exposition and as a reflection on language, gradually unfolds as a moving tribute to (and identification with) the children of Iraq whose 'tongues have been cut off.' When the conclusion erupts as a text on the screen with the message, 'Seven years after the laying down of arms on the morning of February 28 1991, the Gulf war continues,' even the most skeptical viewer is urged to confront the injustice and the human tragedy caused by the U.S sanctions on Iraq. By successfully interweaving and reconciling (self-referential) theoretical means and a call for political action, Fatmi transforms video practice into what can be called an act of double intervention.

These fragmentary notes are an attempt at sketching the contours of Fatmi's work, and follow from a broader effort to acknowledge exile as experienced by many Moroccan artists who, as internal migrants, negotiate and contest their modernities. Mounir Fatmi certainly rewards this attempt. His videos invite a reexamination of conventional theories of exile, and it would be safe to claim that Fatmi's videos function as ethnographic texts fueled by a critical auteurism (a provisional definition of autoethnography). Few Moroccan video artists show this particular tendency, that is, one that dis-articulates prevailing visual habits and one that inaugurates a much-needed critical attitude to the present-a necessary step to imagine a radical Morocco.

'All. THE FRAGMENTS IN THE WORLD
CANNOT MAKE A SINGLE WORD
NOT EVEN ALL THE WORDS IN THE WORLD
CAN SPEAK OF SOLITUDE.'



Solitude and fragments.

Tarek El Haïk
texte paru sous le titre "Intoducing the video work of Mounir Fatmi" dans Frameworks, n°43, 2002, New-York

Tarek Elhaik co-curated the San francisco Arab Film Festival from 1998 to 2000 and was Film series curator at the Center for Middle Eastern Studies at UC Berkeley from 2000-2002. He has taught Arab Cinema at San francisco, State University and is currently a Ph.D. candidate in socio-cultural anthropology at UC Berkeley
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