mounir fatmi
 
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07. Les autres c'est les autres l The others are the others
Les autres c'est les autres   Les autres c'est les autres
     
1999 - France, Maroc - 11 min

Qui sont les autres ? Cette question, simple a priori, fut inspirée à l’artiste par celle que posa l’écrivain algérien Mohammed Dib à quelques philosophes français, dont Jacques Derrida. Pour mounir fatmi, il s’agit de sortir cette problématique classique de la philsophie d’un contexte intellectuel, de la confronter à la rue. La voici donc livrée aux passants, dans les rues de Paris ou de Mantes la Jolie Les réponses sont laconiques, fuyantes, tendres, complices, philosophiques parfois. Elles sont aussi tout et leur contraire, apparemment évidentes et pourtant toujours ambivalentes. D’« il n’y a pas d’autres » à « tout le monde est autre», ce que disent les passants révèle l’ambiguïté délicate de toute définition, au risque permanent de méconnaitre autrui, que l’on nie sa différence ou qu’il soit généreusement perçu comme mon semblable, et témoignent de la difficulté de donner un sens précis à ce qu’est l’altérité.

 « Les autres c’est les autres »- Cette forme de tautologie porte en elle toute la négativité introduite au cœur  de la relation humaine : « autrui c’est celui qui n’est pas moi et que je ne suis pas »* . Cette vidéo interroge la manière dont chacun, dans son vécu, dans sa spontanéité, perçoit cette double structure du même et de l’autre, de l’autre que moi en même temps qu’autre moi, ce « moi-même dont rien ne me sépare (…) si ce n’est sa pure et totale liberté. »*, et l’essentielle réversibilité de cette assertion.

Les autres c’est les autres engage donc une réflexion qui traverse tout le travail de l’artiste à propos de la constitution de l’identité. Demander, se demander, qui sont les autres, c’est bien sûr aussi demander, se demander, qui je suis, moi, ou plus exactement comment je me constitue, comment je me définis à l’épreuve du regard de l’autre. Un passant s'empare de la caméra et la tourne vers l'artiste, qui lui pose la question: "Les autres, c'est lui." Car si l’autre est l’essentiel « médiateur entre moi et moi-même »*, qui me dit qui je suis et auquel je ne peux me soustraire, son regard et l’image de moi qu’il me renvoie sont nécessairement réducteurs.

Poser une telle question aux passants, comme le ferait un journaliste dans un micro trottoir, est-ce une manière de dire que l’opinion recèle toujours sa part de vérité, qu’il n’y a pas de vérité, ou est-ce affirmer qu’il n’y a de vérité que dans les croisements de paroles dans un monde n’existant, pour l’un comme pour l’autre, que dans l’intersubjectivité ?

Dans le même temps, le dialogue que l’artiste tente avec les passants révèle de manière aigüe la distance irréductible qui tous nous séparent à jamais de tout rêve de fusion, de communion.
Oui  les autres ne seront jamais autre chose que les autres, figures absolument contradictoires et énigmatiques.
Alors derrière l’apparente naïveté de la question, se profile une essentielle ambivalence éthique : d’un côté, la suspicion que nourrit l’artiste pour tous les communautarismes, tous les sectarismes, l’écrasement des individualités. De l’autre, la conscience que « les autres » ce n’est pas « l’autre », qu’il y a dans cette indifférenciation, cette chosification de qui n’est pas moi de quoi suspendre toute forme de responsabilité morale et au-delà, politique. Deux écueils aussi dangereux l’un que l’autre.

Cette vidéo a été écrite et réalisée dans le cadre d'une résidence d'artiste, à la Cité Internationale des Arts en 1999, et présentée comme partie intégrante de l'installation Médecine douce, au Couvent des Cordeliers à Paris (mai-juillet 1999).

Marie Deparis, Paris 2007

*Jean-Paul Sartre – L’Etre & le Néant – Troisième Partie – « Le Pour-autrui » - Collection Tel -  Editions Gallimard - 1943


vidéo distribuée par Heure exquise ! www.exquise.org