C’est le genre de plateau argenté que l’on trouve partout en Orient. C’est le genre de plateau typique que l’occidental ramène de ses voyages outre-méditerranée, pour servir le thé, typique lui aussi.
C’est le genre de plateau qui se vendait au bazar du coin, à Bagdad, jusqu’en 2003. Un plateau banal, un objet usuel et anecdotique somme toute, sur lequel le regard s’arrête à peine. Sauf qu’aujourd’hui, ce plateau ne se vend plus nulle part. Il est devenu une sorte de rareté à la valeur ambiguë. Car il est un vestige de la propagande de Saddam Hussein, qui participait d’un culte de la personnalité coutumier dans une dictature, un outil ordinaire de la terreur, faisant entrer la tyrannie jusque dans l’intimité des foyers à peine masquée derrière l’image souriante et inoffensive, propice à la transvaluation, du Saddam Hussein brave et valeureux de la légende qu’il s’était construite.
Ce qui est intéressant dans cette photographie, c’est la manière dont, à partir d’une image simple d’un objet ordinaire, ce plateau, se déploient des faisceaux de savoirs et d’images qui ne s’y trouvent pas. Ce portrait de Saddam Hussein sur ce plateau servi à l’heure du café, fait ressurgir des épaisseurs d’histoire et de réalités. Sur près de 25 ans d’histoire, ce que nous savons et que nous n’avons pas vu, mais aussi, et surtout, ces images que les médias ont imprimés dans nos mémoires. Partant du visage de Saddam Hussein gravé sur ce plateau au temps de sa gloire, nous reviennent à l’esprit : les emprisonnements arbitraires et les exécutions sommaires, les expéditions punitives et les rébellions matées dans le sang, le génocide kurde, les guerres d’Iran, du Golfe et d’Irak, mais aussi l’Irak sous embargo* mortel (200000 morts par ans pendant douze ans selon les chiffres de l’Unicef) , la tête hirsute du despote au jour de son arrestation, que mounir fatmi aura évoqué à plusieurs reprises** , le procès que certains auront jugé inéquitable et l’exécution, qu’on pourra voir sur Internet comme un parangon de spectacle...autant d’indignités au risque de convertir le criminel contre l’humanité en victime , voire en martyr...
La question du pouvoir de suggestion de l’image est une réflexion-clé dans le travail de mounir fatmi. Il y a les images véhiculées par les médias, celles que l’on manipule et celles que l’on occulte, celles auxquelles on extorque une vérité et celles que l’on détourne. Ici, rien de tout cela. L’image est, à sa manière, minimaliste.
Ce plateau est un catalyseur d’images, déclenchant une quantité d’images invisibles et d’informations mémorielles.
Curieusement cette paisible image de plateau supportant une tassé de café est potentiellement violente, non par ce qu’elle montre mais par ce qu’elle suggère, et renvoie à l’idée d’épaisseurs invisibles de notre réalité.
Puissance combinatoire d’images nouvelles, l’imagination suscite la projection de peurs et d’angoisses, d’images de violence, fantasmées ou non. Ces contenus insaisissables sont ressaisis par l’imagination, qui produisant entre les images des articulations inédites, opère alors des distinctions critiques à l’égard de la réalité.
Pour mounir fatmi, ce travail de distinction critique constitue très certainement une dimension fondamentale de la création artistique.
Delphine Yafil
Janvier 2009
*Voir aussi la vidéo Embargo et le texte de Nicole Brenez (1997)
**Bas-relief Guilty-2007, un Week-end painting |