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21. Babel House / Empire I Babel House / Empire
 
 
Traversées, Le Grand Palais, Paris, 2008
 
 
 
2008. VHS, balais, drapeaux noirs, et panneaux de bois, 150 x 150 x 300 cm environ
 

Construction sculpturale- architecturale de cassettes VHS et de balais dont les manches se font hampes de drapeau, Babel House/Empire se présente d’abord comme une évocation de New York et de l’emblématique Empire State Building, qui depuis le 09.11, est redevenu, pour un moment encore indéterminé, la plus haute tour de la ville.
Mounir fatmi poursuit ici son interrogation sur l’architecture, la ville, le sens idéologique insufflé dans ses options architecturales, déjà engagée dans plusieurs œuvres.*

Babel House/Empire peut en premier lieu s’appréhender comme une sorte de proposition schématique, dans une œuvre-synthèse au titre très évocateur. Signe de l’orgueil démesuré des hommes, forme de vanité aussi, cette construction de cassettes vidéo, dont chacune peut être vue comme une de ces « briques » cuites au feu décrites dans la Genèse, nourrit la sensation, renforcée par l’armature de balais qui semblent en soutenir l’équilibre et la structure, qu’elle pourrait s’écrouler à tout moment. Cette notion d’instabilité fondamentale, importante dans le travail de mounir fatmi, évoque l’imagerie associée à la tour de Babel, souvent représentée dans l’inachèvement, l’imminence de la destruction, toutes chose marquant la fragilité du construit, s’opposant à la vaniteuse compétition architecturale que se livrent commanditaires et architectes des mégapoles mondiales. De Dubaï à Shanghai, de Taipei à Kuala Lumpur, partout on cherche à construire toujours plus haut, les étalons du pouvoir et de la richesse, colosses à l’orgueil babylonien et aux pieds d’argile.
Envers et contre tout, New York, dans sa verticalité jusqu’au vertige, reste le modèle de la Babel moderne et le symbole du capitalisme triomphant.

Dans le même temps, elle fut, et reste dans une certaine mesure, lieu d’accueil et d’inspiration de bien des artistes, et notamment de ceux qui, dans les années 60, se libérant des contraintes formelles et inventant des modes de production en marge des studios hollywoodiens, firent de New York une capitale du cinéma expérimental : parmi eux, John Cage, Stan Brakhage, Maya Deren, Jonas Mekas ou Andy Warhol.
En 1964, Warhol tourne « Empire », one continuous shot en plan fixe durant huit heures et cinq minutes, dans lequel le coucher et le lever du soleil forment les seuls éléments d’une narration imperceptible, car, tourné en 24 images/seconde, le film est projeté en ralenti, à 16 images/seconde **.
Babel House/ Empire peut être lue comme une réinterprétation critique de cette expérimentation.
En outre, la fragilité de la construction de la Babel House de mounir fatmi renvoie à la dimension spectaculaire de la mise en scène de destructions et de catastrophes, un genre à part entière dans le cinéma hollywoodien, et partie intégrante de la culture pop.
Babel house s’inscrit dans une réflexion critique sur le pop de Warhol, s’immisçant dans ses fissures, questionnant sa pérennité, jetant, dans sa traduction plastique, un pont entre le pop et son réactif minimaliste, dans cette manière peut-être de dire « tout est là ». La fragilité de son édifice, c’est la fin du pop au profit du déferlement d’une sorte de néo-pop entièrement voué à la trivialité des mass- media, à la reproduction en masse des procédés. La cassette vidéo fait partie de ces « produits brutalement impersonnels » dont parlait Warhol mais elle singe aussi la reproduction-dispersion massive de l’esthétique warholienne, devenue banale jusqu'à la saturation, jusqu’à destruction. C’est donc aussi de cette destruction dont parle ici l’œuvre de mounir fatmi, destruction du pop lui-même, noyé sous l’absence de sens –les drapeaux noirs, qu’on interprétera ici davantage comme symbole de cynisme que d’anarchie, ce qui, parfois, revient au même, se chargeant de balayer ce qui reste de sens, ramenant à la poussière les restes des idéologies.
Au sol, un panneau comme abandonné par quelque manifestant idéaliste en déroute, un épitaphe : « ceux qui peuvent encore rêver ne dorment plus », aphorisme aussi énigmatique qu’inquiétant dans un monde dont les dernières idéologies souvent sont totalitaires.

Babel House/ Empire a été montré à l’occasion de Artparis 07

Marie Deparis
Février 2009

*Save Manhattan  (2004-2007), la trilogie Fuck architects (2008), Skyline (2007), le projet Le reste (2004-2005).