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31. Assassins I Assassins
 
mounir fatmi assassins   mounir fatmi assassins
  2010, hookas of various size.
Seeing is believing, Galerie Hussenot, Paris, 2010.
 
 
 

Le pouvoir des mots est un fait constaté. On ne cessera jamais d’être surpris par l’incroyable flexibilité du langage, témoin d’une histoire de fusions, influences et évolutions consécutives, aussi riches que celle ayant formé le genre humain. Se pencher sur la parenté des mots serait un exercice égal à la chasse aux trésors où les faits de société révèlent leur dessous.

L’apparition officielle du mot assassin remonterait, d’après le Dictionnaire étymologique de la langue française (PUF, 6e édition, 1975) à 1560, ses origines nous renvoyant successivement à l’italien et à l’arabe, où son aventure aurait débuté. Transcrit de l’arabe, assassin est la variante mutée sur le sol français de l’authentique hachichiya, dérivé lui même de hachich. Face à une telle découverte, les enjeux sont sérieux, et multiples…pour aller bien au delà de l’unique quête de validité phonétique. De l’Orientalisme et l’époque romantique, vers les lourds préjugés que le monde contemporain a créé à partir d’une histoire chargée de conflits, “le mangeur/buveur de haschich”, côtoie la mort, au sens propre comme au figuré. Les chroniques racontent les temps d’Ibn Taymiyya (m. 728/1328), lorsque le sultanat mamelouk n’était pas ignorant des effets du haschich, dont l’étendu, mesurable à celui d’un fléau, n’est pas sans nous rappeler ce que Théophile Gautier désignait en tant que «régal du vrai croyant »…L’Orient, exploré au long et au large à travers la littérature, la science et les arts, fut alors cette terre promise où des réponses à des questions d’ordre mystique semblaient abonder à la rencontre de cet inconnu trouble et fascinant à la fois. Des titres clé : Du haschich et de l'aliénation mentale (Moreau de Tour, 1845), Le club des hachichins (T.Gautier, 1846) en disent long sur le sujet, laissant la voie ouverte à ce qu’une recherche du sens entre les lignes soit engagée. La poursuivant, nous ne serions que près de constater les renvois directs à connotation religieuse qui, détournée à l’extrême, proposerait une vision de l’au-delà que le seul délire hallucinogène semblerait pouvoir atteindre. Ne serait-ce une manière délicate d’allier le plaisir illusoire des sens à une future existence paradisiaque qui conforterait l’idée que la mort soit la finalité ultime en soi, sous le prétexte colossal de servir des idéologies et des pouvoirs ?

Faussement compris dans son sens authentique de martyr, le sacrifice au nom d’une présumée croyance est de nos jours une cible d’intérêts irréfutables et, certes, de spéculations infinies. “La main invisible des recruteurs de jihadistes potentiels opère non sans succès dans l’armée des junkies qui peuple aussi bien les prisons du nord (marocain).” nous informe le numéro 172 du très réputé magazine Telquel.

Et, véritablement, de la pointe des narguilés entassés, pittoresque et hauts en couleurs, ne pouvons –nous finalement mieux saisir le dense réseau de données dont l’interaction plutôt schizophrénique a pu aboutir à ce que linguistique et société agissent ensemble pour transformer, verbalement, « le gardien de fondements” (assas oussouss, de l’arabe), en assassin…?

Impressionnés par le courage des Assassins face à la mort, les ennemis de la secte, Haschichiyoun, les fumeurs de Haschisch, pour les discréditer aux yeux du peuple. Cette traduction de leur nom sera popularisée en occident par Marco Polo, et elle reste de nos jours très utilisée. Mais la vraie signification de l’appellation des assassins est Assassiyoun, autrement dit « ceux qui sont fidèles au Assas », le fondement de la loi.

Tzevtomira Tocheva